Twitter or not Twitter ? Microblogging et monde médiatique


Par Sandro Faes, doctorant à l’université de Louvain

Crédit : Jean-Michel Grimmer / Xavier Renauld

Alors que la genèse de Facebook inspire les studios hollywoodiens, l’autre réseau social en vogue, Twitter, quitte le pré-carré des «numériquement conscients» pour séduire les sphères d’influence de l’espace public médiatisé. Et si l’explosion du SMS du net présageait une (r)évolution du Web 2.0 vers le modèle sémantique annoncé ?

Le 7 octobre dernier s’ouvrait à Bruxelles la première session des « MEP 2.0 Workshops », sorte de cours de rattrapage pour les membres du Parlement européen peu au fait des nouveaux usages de l’Internet. Dans une société où prédomine une certaine tyrannie de l’évènement, voilà l’activité politique invitée à s’adapter aux réseaux sociaux et surtout à la communication immédiate via Twitter, et cela au sein même de l’hémicycle communautaire. Le phénomène n’a rien de neuf en soi, nombreux sont les représentants politiques de tous pays qui utilisent les réseaux sociaux régulièrement ou (surtout) en temps de campagne électorale. Les pages Facebook demeurent d’ailleurs le moyen privilégié afin de porter le message au coeur même des foyers aussi connectés physiquement que déconnectés politiquement, accentuant de la sorte le phénomène de personnalisation déjà décrit il y a vingt ans par Dominique Wolton (1). C’est cependant la première fois qu’une institution de l’envergure du Parlement européen (2) encourage ce type de pratique médiatique dans une optique de construction identitaire, comme le déclarait Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État française au Numérique et déjà à l’origine d’une initiative similaire auprès des parlementaires français : « Internet et notamment les réseaux sociaux constituent un nouvel espace démocratique qui permet de rapprocher les élus des citoyens. La proximité, l’interaction et la réactivité du web s’imposent désormais comme des atouts particulièrement essentiels pour rendre les politiques communautaires plus accessibles et renforcer le sentiment de citoyenneté européenne » (3). Engouement passager ou tendance lourde en devenir, toujours est-il que le groupement d’intérêt économique « Toute l’Europe » (4), associé à la plateforme Europatweets (5), a lancé fin septembre le site Tweetyourmep.eu (6) afin d’encourager le développement de ce modèle de bottom up democracy. Tweetyourmep.eu tente en effet d’offrir à l’internaute l’opportunité d’interpeller un député européen sur un thème spécifique ou de lui exprimer directement ses états d’âme. Sans néanmoins garantir de réponse. Car si après presque un mois de fonctionnement du site (7), les députés les plus actifs ont répondu en moyenne à 63 % des interpellations, aucun des neuf eurodéputés belges (8) utilisant Twitter n’a répondu aux questions posées jusqu’à présent.
On est donc encore loin de l’importance acquise par Twitter aux États-Unis où, depuis son intronisation par Obama, il est non seulement devenu un vecteur essentiel de campagne ainsi qu’un support informationnel à part entière, mais également un indicateur reconnu permettant d’analyser l’intensité des différentes campagnes électorales. À cet égard, sur ses pages web consacrées aux élections de mi-mandat 2010, le très sérieux New York Times permet de visua¬liser l’activité Twitter des candidats à la Chambre et au Sénat entre le 21 octobre 2010 et le 5 novembre 2010 (9). Une couverture en « direct » étant assurée via une autre page où l’ensemble des tweets émanant des correspondants présents aux quatre coins des USA sont regroupés (10).
Egocasting
À l’instar des réseaux sociaux comme Facebook, la caractéristique du micro-blogging, plus que de développer des liens réels et concrets, est avant tout de tisser des liens symboliques. Partager la valorisation de chaque individu semble en effet devenu une des pierres angulaires des rapports sociaux au sein de nos sociétés de masse et donc un passage obligé vers la réception. Sur Twitter n’existent et ne persistent que les personnes ayant un nombre de « followers » suffisant pour les convaincre qu’elles ont un rôle social à jouer. Dès lors, l’information-communication, moyen de relation à l’autre par excellence selon D. Wolton (11) s’individualise elle aussi. Les nouvelles technologies contribuent à amener l’infocom dans la sphère domestico-individualiste tant en termes de réception que de production. Si la fonction demeure similaire, « raconter un monde qui élargit sans cesse ses frontières tout en s’adressant à une communauté bien parti¬culière beaucoup plus réduite » (12), l’individu possède désormais l’illusion d’une capacité de personnalisation, de participation et de contrôle telle qu’il peut raconter son monde personnel aux communautés de son choix. La notion d’identité virtuelle, notamment narrative, longtemps présentée comme socialement clôturée se trouve dès lors diluée et re-composée à travers une élaboration commune reposant sur un agrégat d’identités privées de plus en plus valorisées et en perpétuelle évolution. Le phénomène de multi-comptes de plus en plus utilisé afin, par exemple, de dissocier travail et privé, n’étant que la pointe de cet iceberg identitaire.
Car avec Twitter encore plus qu’avec Facebook, Flickr, Youtube, les blogs ou Myspace, le triptyque personnalisation-participation-contrôle dépasse le stade de l’égocasting (13) et semble avoir trouvé sa lingua franca. Le contrôle sur le contenu médiatique date de l’avènement de la télé-commande (14) et du magnétoscope à l’origine des premiers choix télévisuels. Avec l’émergence des outils technologiques, d’Internet et des blogs est venue s’adjoindre pour l’individu la possibilité de produire lui-même du contenu. Les réseaux sociaux ont quant à eux favorisé la promotion et la diffusion des productions personnelles à large échelle. La possibilité pour un individu de consommer les contenus qu’il désire, où et quand il le veut dans un but de gratifier sa personne et son entourage immédiat, se retrouve dès lors augmentée par la possibilité de produire et diffuser lui-même des contenus, le tout pour un public potentiel excédant la sphère privée. À l’aspect hédoniste de l’égocasting s’adjoint donc une promesse de reconnaissance de soi par les autres en échange d’une promesse d’authenticité (relative) envers ces mêmes autres, qui a encore plus de valeur si elle est indépendante de la couche sociale d’appartenance. Ce pacte bilatéral sera d’autant plus puissant que l’interactivité sur laquelle il repose sera affranchie des contraintes matérielles classiques et aura réduit considérablement la notion d’espace-temps. Avec au final une illusion de transparence relationnelle tant symbolique qu’effective, portée par un web 3.0 émergeant et se voulant centré sur le sens des données, des contenus mais également des liens.
Depuis deux ans, la plateforme de microblogging constitue une parfaite illustration de la mise en oeuvre de ce mécanisme. Premier outil de convergence numérique majeur, Twitter n’est pas dépendant d’un support spécifique, il s’utilise en effet aussi facilement à partir d’un smartphone qu’à partir d’un ordinateur ou d’une tablette. Cette dématérialisation est renforcée par la simplicité du concept de base : à l’origine, envoyer des messages de 140 caractères afin de permettre à ses « followers » (abonnés en français, initialement famille et amis) de connaître ses faits et gestes en temps réel, « en direct ». Encore une fois, l’idée n’est ni neuve, ni compliquée. André Bazin, dans son article intitulé « Pour contribuer à une érotologie de la télévision » (15), et François Jost dans « La promesse des genres » (16) ensuite, font partie de ceux qui ont abondamment traité de la sensation particulière que provoque la perception du direct. Comme pour la télévision, la conscience de la simultanéité de l’existence de l’objet-message et de sa perception est à l’origine du plaisir spécifique procuré. Ce n’est pas directement du message que vient le plaisir, mais de la sensation de se sentir témoin d’une réalité dont on est séparé et dont la temporalité n’est pas construite, prévisible. Le plaisir sera d’autant plus grand que le contrat d’authenticité sera dépassé, volontairement ou pas, le rapprochant d’un contrat d’exhibitionnisme. Ainsi le succès de « Twitter le domestique », apanage jusque là des sphères d’utilisateurs technocentrés a-t-il commencé à croître exponentiellement à partir du moment où quelques célébrités ont commencé à utiliser la plateforme afin de raconter des moments de leur quotidien et, dans le cas particulier de l’acteur Ashton Kutcher, d’afficher sans détour ses actes numériques de conversation avec sa femme Demi Moore. Le phénomène de two-step flow a été d’autant plus performant que, contrairement à Facebook, l’accès aux tweets (17) de ces leaders d’opinion ne nécessite aucune permission préalable (18). Il serait cependant réducteur de considérer le facteur people comme l’unique stimulant de l’adoption de Twitter par les non-geeks. Les médias ont eux aussi joué un rôle essentiel. Sous l’impulsion de CNN, la couverture des évènements majeurs en temps réel s’est tournée vers le microblogging tant pour sa fonction de relais que pour celle de support direct d’information. Techniquement beaucoup plus simple à mettre en place qu’une structure audiovisuelle (un téléphone suffit), ce type de transmission est ce qu’il y a de plus réactif actuellement dans le champ des « real time news channels ». La censure y est également difficile à mettre en oeuvre et nombreux sont les exemples d’utilisation de l’outil social comme vecteur de protestation (mais rarement déclencheur comme évoqué par certains médias). Ce fut le cas lors des élections présidentielles iraniennes de 2009. Le microblogging s’était alors substitué aux faisceaux médiatiques officiellement en panne afin d’amplifier, surtout hors des frontières nationales, la notoriété du mouvement anti-Ahmadinejad.
Mise en récit et dispersion
À l’instar de ce qui se passe sur Twitter avec ses capsules narratives (19), c’est la prise en compte de ces nouveaux aspects de mise en récit et de démultiplication des sources d’information sur l’ensemble du web qui pose question. Comment éviter la dispersion totale et donc comment hiérarchiser, classer et consulter cette masse de données, tant l’analyse actuelle demeure centrée sur le contenu et non sur la nature et le sens du lien entre ces contenus ? Toujours à l’échelle de Twitter, à côté des moteurs de recherche classiques tels que Google ou Bing apparaissent donc peu à peu des moteurs hybrides comme Tweetaboogle (20) qui ajoutent aux résultats de Google les tweets associés; des moteurs spécifiques dits « temps réel » comme 48ers (21) qui vont chercher leurs résultats directement sur les réseaux sociaux tel que Twitter, Facebook, Google Buzz, etc. Et enfin, les moteurs catalogués comme sémantiques qui vont jusqu’à renvoyer une interprétation « affective » des résultats, à l’image de l’étonnant Tiptop (22) dont l’algorithme de recherche intègre des notions de linguistique afin de classer les tweets relatifs à un sujet ou une personne en fonction de l’aspect positif, neutre ou négatif de ceux-ci.
Redonner un sens à un Internet aussi fragmenté que multiple à travers l’analyse d’indices is¬sus du contexte (qui, quand, pourquoi, où, etc.) dans lequel le contenu à été généré, c’est en substance l’enjeu de ce que l’on commence à appeler le « Web 3.0 ». En cela Twitter avec ses micro-récits de 140 caractères procure un terrain d’expérimentation de taille raisonnable. Car le flux tendu généré par les productions des interactants multiples présents sur le web s’inscrit dans le prolongement des échanges au travers desquels les humains expriment et recueillent des informations contextualisées. À ce titre, ce flux virtuel participe au processus normatif de l’espace public et de la démocratie de masse en raison de l’aspect discursif qu’il intègre. Mais pour continuer de fonctionner, cet espace démocratique médiatisé en perpétuelle expansion se doit de redéfinir le rapport entre liens symboliques (23) et liens concrets qui, bien que complémentaires, s’avèrent structurellement de plus en plus antinomiques au fur et à mesure que les réseaux sociaux virtuels progressent tant le symbolique semble suffire sur la toile.
Sandro Faes est chercheur ARC au Département de communication de l’UCL et membre de l’Observatoire du récit médiatique
sandro.faes@uclouvain.be
Pour reproduction ou citation veuillez mentionner la référence suivante: S. Faes, « Twitter or not Twitter ? Le microblogging va-t-il changer le monde médiatique ? », La Newsletter de l’ORM n°13, 9 novembre 2010.
1 D. Wolton, « Les contradictions de l’espace public médiatisé », Hermès, n°10,1991.
2 En France, « Les ateliers de l’élu 2.0 » avaient rencontré un franc succès lors de leur création en 2009.
3 Cela s’inscrit d’ailleurs dans les compétences élargies dont bénéficie le Parlement européen au sein du triangle institutionnel communautaire depuis l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne.
4 http://www.touteleurope.eu
5 http://europatweets.eu/ est une sorte d’intégrateur des tweets relatifs à l’Europe dans la lignée de http://tweetminster.co.uk/ au Royaume-Uni ou http://tweetcongress.org/ aux U.S.A.
6 www.tweetyourmep.eu
7 Au soir du 18 octobre 2010
8 9 eurodéputés belges sur 22 possèdent un compte twitter
9 http://www.nytimes.com/interactive/us/politics/2010-twitter-candidates.html?src=tptw
10 http://elections.nytimes.com/2010/updates
11 Op.cit.
12 Op.cit.
13 Néologisme inventé par Christine Rosen afin de nommer les nouvelles formes d’individualisation de la consommation média¬tique autorisées par les NTIC. Initialement utilisé en audiovisuel par opposition au broadcasting (diffusion de un vers tous) et dans le prolongement du narrowcasting (diffusion restreinte apparue avec le câble et le satellite dans les années septante), il désigne désormais la possibilité de choisir au sens large, de manière presque égotique. C. Rosen, « The age of egocasting », The New Atlantis, n°7, 2005.
14 La télécommande moderne est l’oeuvre du fabricant américain de téléviseurs Zenith Radio Corporation qui lança en 1950 la première version baptisée Lazy Bones.
15 Paru dans Les Cahiers du cinéma, n° 42, décembre 1954.
16 F. Jost, « La promesse des genres », Réseaux, n° 81, 1997.
17 Nom donné aux messages de 140 caractères postés, gazouillis en français.
18 Il est désormais possible de verrouiller un compte et d’en filtrer l’accès, mais cela va à l’encontre même de la philosophie Twitter
19 Ces capsules narratives ne sont pas sans rappeler parfois les Nouvelles en 3 lignes de Félix Fénéon dont les aspects formels, langagiers, thématiques et imaginaires entraînaient une véritable rencontre entre le monde réel et la fiction. À ce propos voir J-P. Bertrand, « Par fil spécial : àpropos de Félix Fénéon », Romantisme, n°97, 1997.
20 http://www.tweetaboogle.com
21 http://www.48ers.com
22 http://feeltiptop.com/
23 Dont la valeur découle principalement de ce qu’ils évoquent, en l’occurrence l’idée de lien.


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.