Défis du nouvel écosystème d’information et changement de paradigme journalistique


Par Arnaud Mercier, Professeur information – communication. CREM, Université de Metz. Directeur d’Obsweb

Crédit : Jean-Michel Grimmer / Xavier Renauld

Il est incontestable que l’avènement de l’information en ligne a bouleversé très tôt l’équilibre traditionnel et industriel du journalisme. Mais les effets de ce bouleversement se font encore sentir aujourd’hui sous la double influence d’usages sociaux en invention permanente et d’innovations technologiques qui se succèdent à un rythme qui rend hasardeuses bien des prédictions sur le futur exact de la presse et du journalisme. Des nouveautés apparaissent, des transformations se font jour et des permanences demeurent même si elles sont chahutées.

Tout semble peu ou prou en ébullition dans ce qui fonde l’écosystème de l’information : « Le contenu, les canaux de distribution, les contraintes géographiques, les valeurs de production, les modèles économiques, les approches régulatrices et les habitudes culturelles, changent tous au fur et à mesure que les technologies des nouveaux médias sont adoptées et adaptées par les usagers, souvent d’une manière inattendue » (Meikle & Redden, 2011, p.1).

En complément, le professeur de l’université Columbia, John Pavlik, souligne que les médias numériques sont l’occasion de « redéfinir les relations ». « Les nouveaux médias sont en train « de transformer les relations qui existent au sein des rédactions, celles entre les journalistes et avec leurs nombreux publics, à savoir les audiences, les annonceurs, les concurrents, les régulateurs et les sources de leurs informations » (Pavlik, 2001, p. 123). L’universitaire indien Tapas Ray (2006, p.240) précise toutefois, sous le concept de « network paradigm », que « la question n’est pas celle des relations mais de quelque chose qui serait mieux nommé dans le langage de la phénoménologie comme le web ‘étant dedans et avec’ ses usagers et vice versa. Dans cette perspective, les médias, en incluant Internet, font partie du monde vécu des individus dont l’existence ne peut être perçue significativement comme isolée de ce monde vécu ».
Les constats précédents valent autant pour les rédactions de médias traditionnels qui ont du apprendre à mettre en ligne leur contenu, que pour les médias nés en ligne (médias NEL, terminologie que nous préférons de beaucoup à « pure players ». Pas d’abord par francophilie, mais parce que l’adjectif pure ne fait déjà plus sens désormais. Les médias NEL ont en effet développé des versions papier pour générer du chiffre d’affaire et renouer un lien traditionnel avec certains lecteurs qui fréquentent peu les sites). Médias NEL ou MEL (mis en ligne) ils affrontent les mêmes défis, mais pas avec les mêmes ressources, sachant que l’esprit pionnier règne quand même plus souvent chez les NEL.
C’est bien dans sa globalité qu’il faut donc resituer la question du webjournalisme car comme le rappelle Pablo Boczkowski (2004) après avoir étudié de très près le contenu et la mise en forme de plusieurs sites d’information américains, « l’information est une catégorie culturellement construite » (p.182). Et précisément, le professeur Stuart Allan (2006, p.3), sous le sous-titre ironique : « le journal est mort, longue vie au journal » insiste sur la nécessité pour les rédactions de « faire les changements culturels nécessaires pur rencontrer les nouvelles demandes » et il fait sien les propos tenus par le magnat de la presse R. Murdoch qui déclara qu’il fallait savoir identifier « les problèmes posés par le changement paradigmatique dans les habitudes nationales de consommation d’informations ».
Si changement de paradigme il y a côté consommateurs, il convient aussi de le repérer côté journalistes. « Un paradigme journalistique peut être défini comme un système normatif engendré par une pratique fondée sur l’exemple et l’imitation, constitué de postulats, de schémas d’interprétation, de valeurs et de modèles exemplaires auxquels s’identifient et se réfèrent les membres d’une communauté journalistique dans un cadre spatio-temporel donné, qui soudent l’appartenance à la communauté et servent à légitimer la pratique » (Brun & alii, 2004, p.36). Comme à chaque période de changement de paradigme, les deux cohabitent un temps, l’un en déclin, l’autre en émergence et en fabrication progressive. Toutes les pratiques font florès : des médias traditionnels qui souhaitent le rester, des médias NEL jouant la carte de l’hypermodernité numérique, là où d’autres s’essaient finalement au papier. Les modèles économiques sont testés dans un large tâtonnement, certains titres ayant fait déjà deux allers-retours entre version payante ou gratuite, là où d’autres dessinent les contours d’un modèle mixte, d’accès mi-gratuit, mi-payant. Les organisations rédactionnelles sont elles aussi diverses, de la rédaction dédiée, à celle qui a toujours été mixte, en passant par la refonte en une seule de deux rédactions naguère séparées. Côté consommation d’information, les pratiques évoluent aussi très vite. Les blogs qui semblaient être l’avenir incontournable sont dépassés désormais par les réseaux sociaux. Les technologies mobiles renforcent chez certains le désir d’être informé partout. L’information n’est plus seulement recherchée elle est apportée, suggérée, par les proches, par les flux RSS, par les agrégateurs de contenu. En revanche les médias traditionnels ont amorcé un lent mais réel déclin d’audience qui ne semble pas devoir stopper. C’est précisément pour aider à suivre ces évolutions permanentes, pour créer des indicateurs comparatifs dans le temps, que l’Observatoire du webjournalisme a été créé.
Dans ce texte qui rassemble des analyses sociologiques générales, des résultats d’études empiriques récentes, des citations de journalistes et responsables de presse, l’objectif est d’illustrer la valeur heuristique d’un aller-retour entre grille d’analyse sociologique globale et évolution de la presse et des médias en ligne pour repérer les bases constitutives du nouveau paradigme journalistique qui se dessine sous nos yeux, non sans craintes, sans tensions mais aussi non sans opportunités de renouveler un genre soumis à bien des critiques, avant même l’émergence de l’information en ligne.
Après avoir évoqué quelques tendances déstabilisantes concernant le système des médias en Occident, nous verrons comment les évolutions de nos sociétés peuvent expliquer l’émergence de nouvelles pratiques d’information et contribuer de ce fait à définir une nouvelle écologie des médias. Nouvel écosystème médiatique qui est porteur de défis pour les médias en général et pour les journalistes en particulier.

PLAN
I°- De quelques tendances déstabilisantes qui dominent le système des médias d’information dans les pays développés (p.5)
1°- Montée du discours critique contre la couverture médiatique des faits
2°- baisse tendancielle de la fréquentation des médias traditionnels
3°- Adoption irréversible de la consommation d’informations en ligne
4°- Picorage plurimédia des supports d’information

II°- Une société liquide : nouvelles normes sociales et rôle d’Internet (p.13)
1°- La désinstitutionalisation
2°- La fluidité identitaire
3°- L’individualisation des trajectoires de vie
4°- « Informalization » et fluidification des relations sociales
5°- Désynchronisation sociale et accélération du temps
6°- La liquéfaction de la société
7°- L’Internet reflet et miroir de ces évolutions sociales lourdes

III°- Une « nouvelle écologie des médias » (p.20)
1° – Quotidienneté versus immédiateté
2°- Temporalité imposée vs consommation choisie et archivage
3°- Linéarité imposée et logique d’audience vs patchwork & agrégation personnelle
4°- Journaliste pro vs journalisme amateur
5°- Paiement vs gratuité
6°- L’article achevé et publié vs le texte augmentable et en évolution
7°- Diffuser un reportage vers une audience constituée vs faire d’une info un enjeu de dissémination au sein de publics

IV°- Les défis pour les médias d’information : « rentrer dans une économie des usages » (p.27)
1°- Accompagner son audience dans la migration progressive vers le numérique
2°- S’adapter à la consommation nomade
3°- Intégrer les aspirations participatives
4° – Considérer l’Internet comme un des mondes vécus dont il faut rendre compte
5°- Offrir des parcours libres de lecture et/ou des infos individualisables
6°- Construire des communautés d’affinité et d’échanges

V°- Les défis pour les journalistes : « from gatekeeping to gatewatching » (p.35)
1°- Gérer ses liens directs avec les publics
2°- Préserver la qualité de l’information
3°- Suivre les innovations
4°- S’adapter à la polyvalence
VI°- Références bibliographiques (p.42)

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A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.