Viré pour un tweet : ce que dit le « cas Salviac » des journalistes sur Twitter


Daniel Schneidermann, fidèle à sa posture de poil à gratter, souligne avec raison que l’éviction de Pierre Salviac pour beaufitude aggravée suite à un Tweet d’un goût douteux, est le « premier viré en Hollandie », et sans doute par la volonté courtisane de RTL de devancer les désirs du prince, plus que par intervention pressente du nouveau Président élu (qui a bien d’autres choses à faire en ce moment).

Il argue que Valérie Trierweiler, « revendique elle-même une liberté d’expression personnelle », qu’elle « va bénéficier d’un pouvoir d’influence, directe et indirecte, au moins égal à celui de Carla Bruni-Sarkozy », qu’elle « est désormais un des visages du Pouvoir ». Ce qui justifierait de ne prendre aucune sanction contre Pierre Salviac.

L’argument est un peu court, d’autant que son tweet insistant ses consœurs à « coucher utile », vise en fait bien des journalistes et pas seulement celle qui vient de devenir première dame de France. Et dans une profession qui se féminise de plus en plus, il s’engage sur une pente dangereuse car aucune de ses nombreuses consœurs ne peut apprécier une telle calomnie, mettant potentiellement en doute les qualités professionnelles de celles qui réussissent. Si RTL trouve que son image est associée négativement à de tels propos, c’est bien son droit de trouver une forme de sanction à l’encontre du fautif.

Mais au-delà, l’affaire est intéressante (et elle a eu des échos précédents aux Etats-Unis par exemple) car elle questionne la relation entre le nom d’un journaliste, son compte Twitter et sa rédaction d’une part, et les usages journalistiques de Twitter. Pierre Salviac a-t-il le droit de s’engager sur Twitter, sans que cela soit considéré comme engageant RTL ? Posé autrement : un journaliste doit-il être le seul être au monde à ne pas pouvoir avoir un compte sur un réseau social, car dès lors que son expression personnelle est publique, elle serait considérée nécessairement comme engageant l’image du média qui le salarie, par ailleurs ?

Et puis, la petite affaire Salviac met en lumière un des usages de Twitter par les journalistes (sur lequel Obsweb s’apprête à rendre public lundi des premières données d’enquête). Elle illustre la propension des journalistes sur Twitter à rentrer dans une logique de bataille de coqs à celui qui fera le meilleur mot d’esprit (bon OK ici c’est totalement raté). Twitter est assez souvent un terrain de jeu pour le concours de la petite blague, avec utilisation de cet espace pour se lâcher, s’autoriser à faire des commentaires qu’on ne pourrait tenir librement dans sa rédaction, son média, s’exprimer sans surmoi en somme. C’est bien la grandeur du journalisme d’être le fruit d’une délibération collective, le produit d’un processus collectif, où des décisions et des contrôles se font par une communauté de journalistes, un rédacteurs en chef, un secrétaire de rédaction, des confrères. Autant de gens qui peuvent amender un propos, aider à ciseler un argumentaire, empêcher un des leurs de sombrer dans une affirmation tendancieuse, indélicate, idiote, ordurière. L’usage de Twitter va à l’encontre de ce processus de contrôle collectif par les pairs, les dérapages sont donc plus nombreux. A la limite, on peut s’étonner juste que ce propos ait été plus relayé que d’autres tout aussi graveleux, douteux, mais qui ont n’ont donné lieu à aucune remontrance ou sanction.

Arnaud Mercier
Vient de publier Médias et opinion publique, CNRS Editions


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