Hommage à Alain Joannès : penseur du journalisme numérique d’aujourd’hui et de demain


Alain Joannès hélas vient de disparaître, à l’âge  de 68 ans. Obsweb est triste car il a accompagné nos premiers pas, en enseignant dans la licence de webjournalisme de Metz, le Rich media et en participant aux 1ers Entretiens du webjournalisme  en 2010.

Par Arnaud Mercier

Alain Joannès faisant le pitre aux Entretiens du webjournalisme, décembre 2010

Il a toujours été un pionnier, créant des rédactions nouvelles, en radio ou à la télévision, et il était la preuve vivante (osons le terme) qu’on pouvait être plus en alerte sur le futur du métier, sur les nouvelles technologies qui bouleversent l’écriture journalistique que bien des jeunes « digital natives ».

Il avait commencé sa carrière ici, à Metz, au Républicain Lorrain, placé là par la volonté de son père, pour le « punir » de ces turpitudes coupables d’adolescent un peu rebelle, aimait-il à raconter. Il a appris sur le tas le métier, dès l’âge de 17 ans et a gravi les étapes du métier sous l’aile protectrice de Marguerite  Puhl-Demange, propriétaire du Républicain Lorrain. Il est passé après par France Inter et  France Culture puis fut de l’aventure du lancement de France Info, plus tard de LCI. Il fut aussi, pendant 35 années, un compagnon fidèle du Télégramme de Brest, devenu Télégramme (tout court) et surtout Télégramme.com (journal à l’esprit d’initiative et à la volonté d’être à la pointe des évolutions numériques en tout point similaires à la personnalité de leur éditorialiste). Un premier bref hommage lui est rendu sur leur site.

Le dernier apport précieux de ce journaliste de tous les instants à la profession, fut de se maintenir en éveil constant face  aux évolutions du métier et surtout de choisir de faire partager ses convictions (et elles étaient fortes et exigeantes !) Elles étaient souvent énoncées de façon rugueuse et sans concession. Le dernier papier posté sur son blog (journalistiques), est une parfaite illustration de sa façon bien à lui de distribuer des coups de pied au cul de ses confrères : « En réalité, l’expression « C’est compliqué » signifie que la rédaction est globalement trop inculte et ses journalistes trop fainéants pour être en mesure de comprendre et d’expliquer le phénomène ainsi éludé ».

Il a animé très tôt des émissions grand public sur LCI consacrées au multimédia, il créa l’émission « le journal du web ».  Au milieu des années 1990, il est capable déjà de percevoir que des trucs bizarres, inconnus en France, faisant appel à des technologies peu diffusées méritent qu’on s’y attarde car ils auront sans doute de l’impact. Il s’abonna à l’époque à des fournisseurs d’accès disparus depuis longtemps désormais, il testa lui-même les débuts de l’Internet en France. Il poursuivit sa volonté de démocratisation du savoir réflexif sur ces nouveaux aspects du métier, par son activité de bloggeur : journalistique, donc, mais aussi hypermédia (son « Espace d’information et de réflexion sur les exploitations journalistiques du rich media »). Début 2012, il avait aussi repris son audioblog sonorismes.

Il a enseigné l’approche « rich media », il a écrit deux très utiles manuels chez CFPJ éditions en 2009 et 2010 (Communiquer en rich media. Structurer les contenus en optimisant textes, sons, images et liens  & Data journalisme. Bases de données et visualisation de l’information). Même si ce type d’ouvrage vieillit vite, au rythme des renouvellements constants des technologies Internet et du web, ils restent deux précieuses entrées en matière. Il a exposé sa conception de la formation des journalistes face aux défis de ces nouvelles technologies dans une contribution aux Cahiers du journalisme. Il y redit sa conviction profonde qu’il ne faut pas tomber dans la fascination technologique, mais que le journaliste contemporain ne peut s’abstraire de ce nouvel univers, surtout qu’il est saturé d’informations et donc qu’il faut plus encore qu’avant savoir trier, hiérarchiser. « Beaucoup de défis à relever d’urgence – comme, par exemple, la hiérarchisation et la contextualisation des informations – exigent une culture générale de plus en plus vaste et solide, à approfondir et à actualiser. Ces défis supposent une amélioration des méthodes de discernement, des techniques de collecte et de vérification ». Pas de querelle chez lui, donc, des anciens et des modernes, mais le rappel inlassable des exigences traditionnelles du journalisme avec de nouveaux outils facilitant son travail et permettant d’affronter les nouveaux défis informationnels lancés par l’existence d’Internet et des réseaux sociaux.  Il appelait donc aussi à ce que la profession reste vigilante pour éviter l’apparition « d’une industrie de l’information moins exigeante sur les qualifications de ses salariés que sur leur flexibilité fonctionnelle ».

Il a apporté également sa réflexion critique au devenir du métier de journaliste, dès 2007, dans Le journalisme à l’ère électronique. (Cf. compte rendu de lecture par Pierre Morelli). Il y dénonçait sans ménagement certaines turpitudes coupables de la profession comme « l’engourdissement corporatiste », les excès de connivence, et en appelait à une « reconfiguration du métier » faisant l’éloge de « la polyvalence » ou encore du « bricolage informationnel ».  Il y fait l’apologie de la nécessité pour le journaliste d’être toujours sen éveil, en alerte, prêt à percevoir dans le  réel où il s’immerge, toute étincelle d’inventivité, de créativité. Laissons lui la parole : «  L’épanouissement professionnel s’obtient en cultivant la réceptivité, qui fonctionne en amont de la curiosité et dans un univers beaucoup plus vaste. Etre réceptif, c’est être encore plus disponible intellectuellement que les touristes japonais qui ramenaient de leurs séjours en Occident des « rapports d’étonnement » à l’intention de leur entreprise » (où l’on voit que sa rigueur, et son ouverture d’esprit étaient toujours teintés d’une ironie et d’un sens de la dérision). Homme de principes et de conviction, il s’appliquait à lui-même, cet appel à la disponibilité d’esprit, à l’agilité d’esprit.

Pour notre réflexion sur l’avenir du métier et pour notre modeste contribution à la formation du futur des webjournalistes, la disparition d’Alain Joannès est une grande perte. Aujourd’hui je suis triste. Les 3e Entretiens du webjournalisme qui se tiendront à Metz les 29 & 30 novembre lui rendront hommage, d’une façon ou d’une autre. En attendant, je suis triste.

Arnaud Mercier


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.