Face au changement, une presse française désorganisée ?


Table ronde n°5, vendredi 30 novembre 9h45-12h30, Organisation de l’innovation au sein d’entreprises de presse

Au sein des entreprises de presse, l’innovation ne va pas de soi. Elle est le fruit d’une stratégie, le produit d’une organisation.

Comment les “vieux médias”, nés sur le papier, modifient leur structure pour répondre à la révolution numérique ? Les start-up, pensées pour le web, sont-elles mieux armées ? Quel modèle économique pour les expériences journalistiques innovantes ? L’Etat a-t-il un rôle à jouer dans cette mutation ? Ce sont quelques-unes des questions abordées lors de l’avant dernière table ronde des entretiens du webjournalisme 2012, consacrée à l’organisation de l’innovation dans les entreprises de presse”. Elle sera animée par Jean-Marie Charon, sociologue des médias, et Arnaud Mercier, président de l’Observatoire du webjournalisme.

Trois intervenants étrangers dresseront un panorama de l’innovation dans leurs pays. Nicolas Becquet (journaliste webmaster éditorial à L’Écho.be) fera un tour d’horizon des initiatives en Belgique, tandis que Yves Thiran évoquera plus spécifiquement l’innovation à la RTBF, le groupe audiovisuel public francophone. L’universitaire anglaise Clare Cook présentera des exemples de start-up en pointe au Royaume-Uni.
Côté français, un économiste (Laurent Gille), un responsable de formation (David Sallinen) et un universitaire (Thibaut Dollander) apporteront leur éclairage.
Enfin, Gilles Danet évoquera la stratégie d’innovation au Télégramme. Ce quotidien breton est l’un des acteurs les plus innovants de la presse quotidienne régionale française. L’un de ses projets, “ZeWall” solution de vidéo collaborative en direct, a d’ailleurs été primé lors de la deuxième édition des trophées “Loading the future” en 2012 à Nantes.

Sur quels leviers agir pour booster créativité et innovation ?
D’abord, la structuration des entreprises de presse, l’organisation interne.
Pour Nicolas Becquet, “l’innovation est un processus transversal, un mouvement collectif au sein d’une rédaction”. L’organisation des entreprises de presse doit refléter cette ambition. A chaque média de trouver la bonne formule dans une réinvention permanente.
Cela passe par une nouvelle répartition des tâches et des responsabilités, une démarche collaborative à construire. Le passage au numérique et le développement de nouveaux modes de narration induisent également la création de nouveaux métiers : webmaster éditorial, community manager… Ils doivent s’intégrer au mieux dans des rédactions installées, vaincre les résistances au changement.
Des craintes parfois paralysantes. En France, il est d’ailleurs symptomatique de voir déferler des “lab” en marge des rédactions (“Le lab” pour Europe 1, “Le Plus” pour le “Nouvel obs”) et non pas en leur sein. L’innovation est-elle possible uniquement au sein de petites structures indépendantes, coupées des impératifs économiques ? La création de ces laboratoires aux moyens limités ne revient-elle pas à sous-traiter l’innovation pour mieux s’en débarrasser ? Le doctorant Thibaut Dollander, qui a étudié ce phénomène des “lab”, apportera son analyse.
Jean-Marie Charon, interrogé par Owni, a aussi son avis sur la question. “La presse française n’a pas les moyens financiers pour des développements de cette envergure. Il n’y a pas de culture de recherche et développement, les médias français ne sont pas assez habitués à travailler sur des maquettes, sur des pilotes, dans des laboratoires. C’est Nicolas Voisin qui dit que OWNI sert de laboratoire pour la profession. On aurait tout à fait pu imaginer qu’un groupe comme Lagardère ou Le Monde Interactif crée un vrai laboratoire. Le Monde Interactif a essayé, avec Le Post.fr, mais ça a tourné court”.

Résistante au changement, plombée par ses pesanteurs et habitudes, la presse française met son destin entre les mains de décideurs économiques et politiques. Le changement est subi, il se fait alors au gré des valses d’actionnaires et de gouvernements. Les journalistes français ne devraient-ils pas se fédérer pour défendre leur vision du métier ? Un Etat stratège ne pourrait-il pas orienter progressivement ses aides à la presse sur des projets innovants, plutôt que de maintenir des secteurs entiers sous respiration artificielle, sans perspectives de développement ?
C’est ce que propose le Spil (Syndicat de la presse indépendante en ligne) dans son “manifeste pour un nouvel écosystème de la presse numérique” publié en octobre 2012. Le syndicat souhaite, dans le même temps, que les aides indirectes soient favorisées : crédits impôts recherche, incitations juridiques et fiscales…
La France pourrait s’inspirer de son voisin belge. La fédération Wallonie/Bruxelles s’est dotée d’un outil efficace : un “Fonds pour le journalisme en Belgique francophone”, créé à l’initiative de l’AJP, union professionnelle des journalistes. Contrairement aux aides à la presse françaises, l’équivalent belge ne finance pas les dépenses de fonctionnement des journaux, mais subventionne des projets d’enquête. Le Fonds “a pour mission d’œuvrer à l’émergence d’investigations journalistiques, d’enquêtes documentées et critiques ou de reportages en profondeur”.
En France, en comparaison, tout n’est pas noir non plus. Des expérimentations montrent la voie : on les doit à des organismes de formation, des associations ou de “simples particuliers”, plus rarement à des titres de presse présents depuis longtemps dans le paysage. Une exception culturelle française de plus.


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.