L’IJBA défriche la data


Retour sur l’expérience pédagogique Data journalisme Lab menée par l’Institut de journalisme Bordeaux / Aquitaine début 2012.

L’Aquitaine est en pointe sur l’ «open data», la circulation des données publiques. Pas étonnant, dans ce contexte, que l’IJBA (Institut de Journalisme Bordeaux / Aquitaine) s’empare du sujet dès mai 2011. Sous la direction d’Edith Rémond, avec le soutien de l’AEC (Agence des initiatives numériques en Aquitaine) l’école de journalisme développe alors une expérience novatrice : le Data journalisme Lab.

Près d’un an de travail sera nécessaire pour configurer le projet. Début janvier 2012, les étudiants de première année du master professionnel sont invités à entrer dans le vif du sujet. Un défi leur est lancé : construire, en trois mois, une production journalistique axée sur la visualisation de données, à partir de «data» publique libérée ou à collecter.

Au tout départ, le projet ne suscite pas un enthousiasme débordant parmi les étudiants. «Ils n’étaient pas réfractaires a priori, mais seulement deux ou trois avaient entendu parler du data journalisme», confie Suzanne Galy, coordinatrice du projet et rédactrice en chef à AEC. «La data était vue comme un matériau technique, pas très sexy».

Un cours d’introduction pose les bases du sujet. Des rencontres avec des statisticiens, géographes, démographes sont organisées. Très vite, les 36 apprentis journalistes sont associés à quatre élèves graphistes de l’École de communication visuelle et à six développeurs web issus d’Epitech pour former des groupes de travail polyvalents. C’est l’un des axes forts de l’expérience : inculquer une nouvelle culture de travail collaborative. «Cette dimension collective est un moyen d’encourager l’innovation. Les journalistes, traditionnellement, travaillent seuls. Ils n’ont pas l’habitude de s’entourer de professionnels de cultures différentes. Le travail avec les créatifs et les développeurs permet de se poser, à chaque étape, la question du contenu et du contenant. Comment raconter une histoire s’adressant à l’intelligence visuelle du lecteur ? Avec quelles sources, sous quelle forme, avec quel angle, quelle finalité  ?» résume Suzanne Galy.

Mi-mars, un week-end d’ «accélération de projet» est organisé dans les locaux d’AEC. De quoi booster la maturation des enquêtes et l’investissement des équipes. A la fin des deux jours, les premiers résultats graphiques sont présentés.

Le 12 avril, onze productions, de natures très différentes, sont dévoilées.
Certaines se basent sur des données publiques libérées. D’autres sont le fruit d’investigations. « Les étudiants ont choisi des sujets sur lesquels il n’existait pas de jeux de données libérées » raconte la coordinatrice. «Il leur a fallu enquêter, mettre en confiance les sources pour libérer l’info ».

La data portant sur les résultats dans la deuxième circonscription de Bordeaux (perdue par Alain Juppé en 2007) est un cas d’école. «Les étudiants ont cartographié l’évolution des votes depuis 1997. On peut voir où le maire a perdu l’élection, quartier par quartier, rue par rue. C’était, à l’époque de sa publication, une info fraîche et exclusive, le fruit d’une véritable enquête. La forme visuelle est vraiment au service d’une nouvelle compréhension de l’information».

De l’avis des coordinatrices, il y a pas meilleure école de rigueur journalistique que le travail collaboratif sur la donnée. A condition, pour les journalistes «à l’ancienne», d’abandonner certaines habitudes. «Ils n’ont pas le réflexe de se tourner vers les autres quand un problème se pose» observe Suzanne Galy, «Le journaliste n’est pas formé à la gestion de projets, contrairement aux développeurs. Établir des objectifs, faire des points d’étape, c’est nouveau pour eux . Cette approche est pourtant au cœur des processus d’innovation». Pour les aiguiller, les coordinatrices ont bâti un «conducteur de projets» autour de 51 questions.

L’atelier Data journalisme n’a pas été reconduit en 2013, principalement pour des raisons budgétaires. Mais le Data journalism lab ne se veut pas une aventure sans lendemain. Un modus operandi a été rédigé ; il permet de comprendre les tenants et aboutissants de l’expérience. Suzanne Galy espère qu’il sera le point de départ d’autres expérimentations journalistiques.

Suzanne Galy participe à la table ronde Comment transmettre une culture de l’innovation ? jeudi 29 novembre à 14h45.


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.