Pinterest, le succès d’un réseau social que la presse ne peut ignorer


Pinterest & la Presse (2/ 6)

Par Arnaud Mercier (Observatoire du webjournalisme – OBSWEB, Metz, France)

 pins obsweb

Créé seulement en mars 2010, aux États-Unis, par Paul Sciarra, Evan Sharp et Ben Silbermann, le réseau social Pinterest est déjà bien implanté en Amérique du Nord, avec plus de 12 millions de visiteurs uniques par jour aux États-Unis (contre 1 million en mai 2011). Cela en fait déjà le 15è site le plus visité aux Etats-Unis sur les trois derniers mois, selon le site Alexa.com (Facebook est 2è & Twitter 10è). Il est le 35e site le plus visité dans le monde selon l’analyse lancée sur Woorank, le 15 janvier 2013. Il possède plus d’un million d’abonnés à son compte Twitter, où diverses infos sur les usages de Pinterest sont diffusées. Pour comprendre comment ça marche, voir notre synthèse.

Grâce à une étude sur  les premiers moments de Pinterest pour 3 quotidiens américains, on peut se faire une idée de la progression assez spectaculaire de ces comptes sur dix mois.

Nombre de

Followers

Fin février 2012

Fin décembre 2012

Coefficient de progression

Wall Street Journal

2071

28309

x 13,6
USA Today

687

6133

x 9
Los Angeles Times

233

2061

x 8,8

Evolution confirmée par le fondateur de la société Searchmetrics, Marcus Tober, qui affirme en octobre 2012 que : « Pinterest est l’un des sites sociaux à la croissance la plus dynamique – augmentant sa part dans toutes les visites faites sur les réseaux sociaux, au Royaume-Uni, par 1489 % depuis l’année dernière ».

À l’été 2012, dans une étude comparative sur l’évolution de Pinterest par rapport à Tumblr depuis 2010, Pinterest dépasse les 20 millions de visiteurs uniques par mois, avec une courbe de croissance impressionnante depuis l’été 2011.

pinterest vs TumblR

En nombre de pages uniques vues par jour, selon Alexa.com, Pinterest a plus de pages vues que Twitter, (mais deux fois moins que Facebook), ce qui prouve que l’on circule sur Pinterest, qu’on va d’un board à l’autre, voire d’un compte à un autre, qu’il existe un flux dans lequel il peut être bon de s’insérer.

pages vues uniques par jour


Bien sûr, en France, les chiffres sont encore balbutiants, mais l’Europe commence toutefois à s’approprier ce nouveau réseau. Dans une étude de Visual.ly, en février 2012, comparant les États-Unis et la Grande Bretagne (déjà 200 000 visiteurs uniques par jour quand même), il apparaît que le profil des utilisateurs est plus âgé que sur d’autres réseaux sociaux comme Facebook, puisque les deux catégories dominantes sont les 25-34 ans & les 35-44 ans. Plus d’un quart des abonnés sont titulaires d’un diplôme du supérieur, plus de 50% ont fait des études après le lycée. C’est donc un public plutôt cultivé qui utilise Pinterest. En termes de répartition par sexe, la situation est très contrastée. Aux États-Unis, les abonnées sont à 80% des femmes. Mais au Royaume-Uni, les hommes sont majoritaires avec 56%. Les sujets d’intérêts dominants sont dès lors, très différents. Pour les hommes, la curation d’informations liées au travail, à l’informatique et aux réseaux sociaux est dominante. Les femmes en font plus un moment de loisir, lié à la décoration, l’artisanat domestique, la mode, le bien-être, le corps, la santé, l’éducation des enfants. Le modèle du partage est très fort avec Pinterest, puisque selon les statistiques réunies par iStrategyLabs pour faire le bilan 2012 des réseaux sociaux, 80% des pins publiés sont repris (« repined »). Le succès est tel qu’il a déjà son modèle reproduit en Chine avec Huaban, qui a été conçu en complémentarité du site Yupoo (le Flickr chinois).

Les raisons du succès

Au moins 5 raisons expliquent un si rapide succès, Pinterest est en effet le réseau social qui a connu l’explosion la plus forte si peu de temps après sa création ; bien plus que Twitter ou Facebook.

  • Notons d’abord que Pinterest possède une interface très intuitive, donc la prise en charge est rapide et simple, ce qui favorise son appropriation par le plus grand nombre. Quelques gestes simples suffisent à maîtriser l’outil, même si des applications complémentaires commencent à accroître les possibilités d’usage, au premier rang desquels on peut citer Pinstamatic, (plusieurs outils ensemble pour enrichir ses images, transformer un extrait de texte web en image par exemple), Pinwords (ajouter une zone texte sur la photo que l’on va punaiser), Pinreach (mesure d’audience de son compte et de ses pins) ou Snapito (prendre en un clic la photo de tout un site et la transformer en pin). (Pour plus de détails, voir notre tableau :  outils & applis Pinterest).
  • Loin de vivre les autres réseaux sociaux comme des concurrents, Pinterest va jusqu’à autoriser la création et l’identification d’un compte par son adresse Facebook ou Twitter. Pinterest s’insère donc au mieux dans les usages existants et simplifie la vie de tous pour accéder à son propre site.
  • Mais surtout c’est un mode d’affichage en images. L’échange avec autrui est d’abord visuel avant d’être écrit et verbal, ce qui induit une dimension de séduction et d’attirance spontanée. Une sorte de cadre photo entoure le dépôt en son sein d’images de toute nature, que l’on peut télécharger à partir de ses documents ou d’un site quelconque. C’est un « pin ». On peut organiser thématiquement ses « pins » dans des « boards » (tableaux). Trois boards peuvent être « secrets », tous les autres sont ouverts au partage, puisqu’on peut venir les consulter et y reprendre les images qui nous plaisent pour son propre board. Dans une époque où les tablettes se développent et deviendront un support décisif de consommation de l’information, avec l’importance induite des dimensions esthétiques et graphiques, le mur d’images est une porte d’entrée vers un site qui peut s’avérer efficace.
  • Comme le rappelle l’un de ses créateurs, la logique originelle est celle de l’affichage de collections. Affichage comme on punaise sur un panneau de liège ses photos ; collections, comme celles de notre enfance (timbres, coquillages, porte-clés, cartes de jeu Pokemon, figurines diverses…).  « L’idée n’est pas venue d’une étude de marché approfondie mais du sentiment qu’il pourrait être tellement bon pour le monde de pouvoir partager ses centres d’intérêts, révélateurs d’une partie de son identité », déclare Ben Silbermann. L’esprit d’origine de ce réseau est d’emblée sous le signe de la convivialité.
  • C’est une autre vertu de cet outil : permettre de laisser s’exprimer sa personnalité et la révéler à autrui, en créant des tableaux collectionnant les données, images, photos, vidéos, qui nous tiennent à cœur. Données que l’on a pu récupérer sur l’Internet ou que l’on produit soi-même. Puis, par coups de cœur successifs ou attraits partagés, chacun peut reprendre les images d’autrui, les accrocher à son propre tableau.

La force des images pour générer du trafic vers le site d’information

L’intérêt du dispositif proposé par ce site tient à ce que derrière chaque donnée, chaque « pin », on peut insérer un court descriptif, ouvrir à des commentaires extérieurs mais aussi et surtout à un lien URL (le plus souvent celui-ci s’accroche automatiquement), conduisant vers la source d’origine. Le site peut donc à certains égards, se substituer à une liste de « favoris » sur son navigateur, en les offrant en partage (ce que proposent des outils de « social bookmarking » comme Diigo ou Delicious) mais sous forme d’un tableau visuel bien plus convivial. Pinterest permet donc d’amener des internautes vers un site, grâce à une entrée visuelle séduisante et attirante (ce qui règle de facto la question de l’atteinte aux droits d’auteur de l’image d’origine, puisqu’elle est sourcée et n’est sur notre compte Pinterest qu’en dépôt, en quelque sorte). Une analyse de Shareholic de février 2012 montre que Pinterest génère déjà 1% de trafic sur l’Internet. Et Paul Armstrong affirme, en mars 2012 que pour certains magazines américains qui ont beaucoup de followers sur leur compte Pinterest, leurs pins génèrent plus de trafic de retour sur leur site source que leur page Facebook (exemple cité des magazines Martha Stewart, Cooking Light, Elle Décor, Country Living).

Face à de telles caractéristiques : un réseau social à l’identité spécifique, générant du trafic vers des sites, en pleine croissance en Amérique du nord et maintenant se développant en Europe, il semble évident que l’aventure vaut la peine d’être tentée, côté consommateurs ET côté marques et producteurs d’informations. Et pour les sceptiques à priori, ceux qui se disent que l’outil n’a rien de journalistique, rappelons d’emblée que Facebook a débuté comme un annuaire numérique pour étudiants et que Twitter a été conçu comme un service permettant de grouper des messages courts à destination de sa communauté d’amis. Nous sommes convaincus que Pinterest possède de nombreuses qualités qui peuvent le rendre utile pour valoriser le travail des journalistes au sein de leurs rédactions, pour peu que les titres de presse déploient les efforts requis pour ouvrir ce marché, en complément d’autres réseaux sociaux déjà mobilisés. Pinterest apparaît à nos yeux comme un chaînon manquant entre un fil d’actualité Twitter et un espace de partage en continu avec ses publics (Facebook).

Le propre des réseaux sociaux est de générer du trafic et de nouvelles attentions autour de nouvelles communautés d’échange, sans avoir besoin de la médiation journalistique. La presse n’a pas d’autre choix que de trouver des moyens intelligents de s’insérer dans ce trafic, de façon à trouver les lecteurs là où ils sont, et de capter à son profit une partie de cette nouvelle économie de l’attention. Pinterest génère du trafic et peut devenir une porte d’entrée qui ramène vers le site d’information où se valorise l’audience. Reste à savoir quoi en faire. C’est ce que nous verrons dans le prochain article de notre série.


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.