Pinterest, un outil pour approfondir le traitement visuel des informations


Pinterest & la Presse (5/ 6)

pins obsweb mosaique

Par Arnaud Mercier (Observatoire du webjournalisme – CREM, Metz, France)

Dans l’article précédent nous avons exposé l’utilité de ce réseau pour la valorisation des productions éditoriales. Mais une autre perspective consiste à profiter de la création d’un compte Pinterest pour penser davantage le traitement de l’information en images. Pinterest est à cet égard une source potentielle à investir par les photoreporters pour étendre leur capacité d’intervention dans le monde de la presse en ligne. A minima, sous la forme d’une illustration visuelle prévue avec l’article pour donner une entrée imagée au pin qui sera créé. Mieux, sous forme de traitements visuels renouvelés et approfondis, y compris en exploitant les applis qui gravitent autour de Pinterest et complètent utilement ses dispositifs techniques. On peut aussi utiliser les ressources des autres réseaux sociaux de partage d’images comme You Tube pour la vidéo et Instagram ou Flickr pour la photo. Passons en revue une série d’usages observés ou imaginables.

Les informations faciles à associer à une image

Il est simple de valoriser toute forme de chroniques critiques en prévoyant une entrée visuelle :

–          Chronique d’un CD avec comme pin, la photo de la pochette

–          Chronique d’un restaurant, avec la photo de la devanture ou du cadre intérieur

–          Chronique d’un film avec lien vidéo sur la bande annonce (embedded gracieusement sur son propre site) ou sur une éventuelle interview propre du réalisateur ou de l’acteur.

–          Chronique d’un livre avec comme pin, la couverture de l’ouvrage (comme ici l’exemple de Time magazine.

Time book reviews

Le genre revue de presse, avec illustration par les « unes » des journaux est également un exercice facile et utile à illustrer par une photo ou une capture écran. La mise en place d’un tableau Pinterest a le mérite de mettre côte à côte, de façon immédiatement visible, les diverses « unes » (et sans doute du coup d’en mettre plus !). Cela laisse en plus l’opportunité de prévoir un lien URL vers l’article de la revue de presse critique, ou vers le journal concerné, si la logique est plutôt celle d’une curation d’informations, comme le fait Newseum, ici à propos de l’ouragan Sandy.

revue de presse  newseum

C’est ce qu’a commencé à faire en France, le magazine Courrier international sur son compte Pinterest ouvert récemment.

revue de presse Courrier international

Et il suffit juste d’une volonté initiale de le faire, pour associer systématiquement un article à une entrée visuelle et un bref commentaire. Plusieurs comptes proposent donc une sélection de leurs « meilleurs » articles, les plus lus, ceux qui ont fait la « une », etc. Quel que soit le critère, ce tableau constitue une vitrine de ce que la rédaction est fière de considérer comme étant le mieux de ce qu’elle sait faire. Le Financial Times alterne ainsi caricature, infographie ou photos pour attirer l’attention et inciter à cliquer pour lire sa sélection d’articles mis en ligne.

FT entrée visuelle dessin ou graphic

Le quotidien italien la Repubblica fait de même, avec des photos qui frappent la rétine !

Repubblica reportages

A noter également l’existence, dans de plus en plus de comptes, d’un tableau de « Citations » (Quotes) où les éditeurs ont trouvé un moyen de transformer un article de texte lourd en quelque chose de visuel pour leurs abonnés Pinterest. Avec l’appli Share as image par exemple, il devient très facile à partir d’un site de copier-coller un extrait pertinent pour transformer cela automatiquement en une citation mise en exergue, dans un cadre photo où l’on peut faire varier les couleurs de fonds d’écran et les polices de caractère. La citation bien choisie doit ainsi servir d’appel visuel à l’envie d’aller lire sur le site la totalité de l’article ou de l’interview dont un extrait est offert ici. Le Wall Street Journal fut l’un des premiers à utiliser ce mode de visualisation de données textuelles, bientôt imité par d’autres, comme ici le Chicago Tribune.

quotes les 2

Profiter des fonctionnalités de Pinterest
pour traiter de nouvelles infos en images

L’arrivée de nouveaux dispositifs techniques est toujours l’occasion de pouvoir renouveler certaines pratiques acquises antérieurement. Pinterest est un réseau en images qui justifie de pouvoir s’en emparer pour traiter des informations nouvelles ou offrir des données sur un mode différent, décalé, amélioré… Le San Jose Mercury News a fait parler de lui depuis qu’il a mis sur son compte Pinterest un tableau de photographies fournies par la police et la justice locales, des personnes recherchées, à la façon des célèbres affiches « wanted » des westerns. Mais le descriptif mis sous la photo permet d’expliciter ce qui leur est reproché, de raconter leur histoire.

San José wanted

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WSJ fashion week

Le Wall Street Journal a utilisé la plate-forme Pinterest, en conjonction avec un blog dédié, pour couvrir en février 2012, la Fashion Week de New York.  Ces défilés de mode sur plusieurs jours, ont donné lieu au mitraillage photo habituel et à une mise sur Pinterest au fur et à mesure, avec certaines photos visiblement prises via Instagram. Ces plus de 180 photos ou vidéos de l’événement ont donné lieu à une interpellation participative auprès des plus de 15 000 followers de ce tableau spécial, pour choisir la meilleure photo.

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Et le 16 avril 2012, le couturier Oscar de la Renta a accueilli sur son compte Pinterest un « Live Pin » de son défilé de robes de mariées. Son board  offrait en effet 382 pins constitutifs du « live pins before during & after our bridal collection show on monday april 16th ». Organiser un Live pin est un exercice tout à fait accessible à des rédactions qui voudraient rendre compte d’un évènement en photo, en l’organisant dans un dispositif qui classe par ordre antéchronologique les photos dans des cadres, en y ajoutant un possible descriptif pour montrer les coulisses d’un évènement ou l’évènement en train de se faire.

live pin oscar de la renta

C’est une façon plus esthétique et attirante de valoriser des photos prises et mises sur un compte Flickr, Twitpic ou Instagram, même si cela n’empêche pas d’en diffuser certaines sur Twitter. Mais on imagine mal lancer durant l’évènement 380 tweets avec photos car il y aurait risque de saturation d’une majorité de followers. De plus, ces tweets viendraient se perdre dans la profondeur de la timeline Twitter du journal. Là, ils sont stockés thématiquement, ne gênent pas les followers que cet évènement n’intéresse pas, et la multitude de photos, loin de lasser, peut attirer car en un coup d’œil on en perçoit des dizaines et on peut ne cliquer que sur celles qui nous attirent. NBC News a par exemple créé un tableau consacré à l’ouragan Sandy, pour y déposer 80 photos commentées.

.NBC news Hurricane

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Un outil pertinent de curation

Le principe constitutif de Pinterest est de faire de la curation de données visuelles disponibles dans les profondeurs du web, pour les rassembler en collections pertinentes et organisées.  Il n’y a aucune raison d’imaginer que ce que font les particuliers soit inaccessible aux entreprises de presse. Buffy Andrews du York Daily Record a mis sur un tableau Pinterest (après en avoir fait un Storify), l’ensemble des photos collectées sur Internet au sujet des dégâts provoqués par l’ouragan Sandy, comme peut le faire d’ailleurs un simple particulier  sur le même thème.

Le journal Le Monde s’y essaye, en proposant des illustrations glanées sur des blogs ou réseaux sociaux, selon un dispositif qui peut très simplement se transformer en appel à concours, à construction collaborative, puisque le titre du tableau joue sur les ressorts de l’identification : « Votre Monde ».

votre Monde

La possibilité existe de jouer de la complémentarité avec le site, en faisant une curation de ce qui concerne l’actualité du titre mais de façon décalée. Le quotidien sportif Marca propose de s’intéresser aux images des sportifs, dans leur version plutôt people, avec des images d’athlètes féminines devenues mannequins, de gloires du sport dans des contextes de promotion publicitaire ou caritative, images inhabituelles à la clé, et sans qu’il y ait forcément de lien URL vers le site mère. Marca suit aussi ces sportifs et anciennes gloires sur leurs réseaux sociaux et faire état visuellement d’évènements qu’ils y relatent :

Marca sportifs sur réseaux sociaux

La curation visuelle peut concerner ce qui se passe sur les réseaux sociaux, sur Pinterest bien sûr mais pas seulement. Comme sur Twitter, une veille est à mettre en place, avec le choix de comptes à suivre, le repérage des mots clés pertinents. On peut suivre au fur et à mesure les pins déposés par ceux que l’on suit. On peut circuler dans Pinterest par les « catégories » que le site a prédéfinies et auxquelles on peut (devrait) indexer tout tableau créé. L’onglet « popular » permet également de repérer ce qui circule le plus à ce moment-là.

Même si nous sommes convaincus qu’un outil Storify est plus pertinent pour la curation de tweets, dans son accumulation verticale, on peut transformer des tweets en pins. Plus pertinent sans doute est de faire une tweet liste sous forme d’un tableau regroupant les liens vers chaque compte twitter avec leur profil mis en pins. Ce qui peut donner une simulation comme celle-ci :

eric scherer

greg lemarchand

samuel laurent

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twitter becquet

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Un réseau social actif et de masse laisse circuler des données qui présentent un intérêt en soi, comme un pouls permettant de sentir les tendances du moment, comme le prouvent certains usages journalistiques du fil Twitter (comme l’excellent lelab.europe1.fr). Pour Pinterest, les outils existent : l’onglet popular met en exergue ce qui circule le plus ou est le plus apprécié (“Like”) ; l’appli Pinerly classe ce qui circule le plus sur Pinterest. 

En utilisant la fonctionnalité citation (évoquée plus haut), on peut créer une revue de blogs, en extrayant d’un article posté, un morceau utile, avec une riche accumulation de points de vue, qui permet en un premier coup d’œil de se faire une idée de ce qui se dit sur la toile. Les éditions numériklivres proposent ainsi ce qu’elles nomment une « revue de presse », valorisant  ce qui circule sur les blogs et qui n’est pas toujours repérable et identifiable car noyé dans la masse, au profit de leurs auteurs, puisque bien sûr il s’agit de mettre en évidence les critiques positives.

revue de critiques blog éditeur

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Un bon moyen de favoriser l’engagement de l’audience

Avec un compte Pinterest actif que de nombreux followers trouvent intéressant, on peut s’attendre à ce que certains d’entre eux se transforment en relais actifs. Car, comme le souligne un billet sur le blog Crexendo, « alors que la plupart des formes de publicité ont seulement un taux de conversion de environ 1 à 2% en liens générés, pour Pinterest 6 à 7% de tous les clics se transforment en liens actifs, quelque chose sans précédent dans le marketing ». Rappelons que l’origine du projet repose sur l’expérience d’enfance des créateurs de partager leurs cartes de collection.  Cette volonté de réunir des gens qui partagent une même passion (visuelle) pour échanger entre eux les images qui leur plaisent, a rencontré son public, mais le phénomène peut sans doute progresser encore.

Du coup, Pinterest est un outil très commode pour inciter à un engagement participatif avec la rédaction, le titre et le lectorat de la communauté. Le grand succès sur Pinterest de l’appel à dessiner des Ecce homo parodiques pour se moquer de la restauration ratée d’un tableau du Christ par Cécilia Gimenez, en atteste.

ece homo

Des concours ou appels à dépôt d’images peuvent être lancés sur Pinterest, comme l’a fait un court temps le Wall Street Journal, en suscitant l’envoi par des parents de photos d’enfants luttant contre le cancer, avec témoignages à la clé de leur combat contre la maladie. Des quotidiens régionaux proposent à leurs lecteurs de mettre en ligne de façon collaborative des photos anciennes de la ville et de ses habitants, à la façon d’une collection de vieilles cartes postales, témoins d’un passé révolu mais qu’on cherche avec nostalgie à comparer aux aspects actuels de la ville. On peut aussi appeler à déposer sur Pinterest des photos (prises avec Instagram par exemple) d’un évènement touchant une communauté particulière (fête, cérémonie…). PBS news hour a ainsi lancé un board pour y déposer les photos de cérémonies de graduation, si importantes dans l’imaginaire des familles américaines.

PBS news

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Au Canada, CTV news a ouvert un tableau « le Canada à travers vos yeux » fait de photos insolites ou spectaculaires

CTVS news

Cela prolonge les appels désormais bien répandus sur les sites des grands médias d’information pour que le public envoie via les réseaux sociaux notamment, ses photos ou vidéos s’il a été témoin de quelque chose de notable.

L’incitation collaborative peut se dérouler aussi via l’organisation de jeux concours, comme l’ont déjà fait des marques commerciales, ne serait-ce que pour faire connaître leur compte Pinterest. Les modalités sont multiples, fruits de la fertile imagination des créateurs du concours. Le but est juste de dynamiser les visites sur le compte, voire de faire connaître ce réseau social à ceux qui le connaissent peu ou pas du tout. Il est loisible également de suggérer aux internautes de punaiser leurs images préférées d’un lieu, sujet, moment… spécifique qu’ils aiment, afin d’accueillir sur un tableau dédié la collection des coups de cœur des internautes qui ont décidé de participer. C’est ce que propose le Sidney Morning Herald, avec un tableau sur sa vision de l’Australie, ou un autre consacré à nos photos préférées de nos animaux de compagnie.

Sydney board australie contributif 2 fois plus follow

sidney group boards our pets succes

Il s’agit là, non de produire de l’information, mais de capter à son profit les logiques qui fédèrent l’audience sur Pinterest, pour être un des comptes où se passent des choses justifiant de s’y abonner et donc, un jour ou l’autre, de voir les autres boards, d’être tenté de les visiter… D’ailleurs, le tableau sur l’Australie a deux fois plus de followers que le compte global, et cela représente un stock potentiel de visiteurs pour le reste des boards.

Conclusion

En avril 2012, la bloggeuse Joanne Phillips posait la question pertinente : « votre journal est-il Pintéressant ? » (« Pinteresting »). Elle soulignait alors que le contenu du compte Pinterest de presse doit être bien pensé et bien sûr qu’on doit le faire vivre et fructifier, interrogeant à ce titre des animateurs de communauté, qui doivent avoir un rôle fondamental dans l’animation des comptes Pinterest. « Je cherche à me connecter et à interagir avec nos lecteurs. J’espère aussi générer du trafic vers nos sites et promouvoir tous les trucs cool que nous faisons », dit Buffy Andrews (social media coordinator et rédacteur en chef adjoint pour les publications de niche (sic) au York Daily Record). « Certaines des choses que j’ai promues sont des concours (comme nos chaussures Sharp-dressed) et des séries spéciales de la rédaction (comme notre série : histoire orale ou la nouvelle série que nous avons commencée : Exit Interviews) ». Dans une logique de service public de proximité, Buffy Andrews crée des tableaux avec des images qui pointent vers les sites des services locaux ou des bibliothèques mais s’efforce aussi de générer du trafic vers le site de son journal en déposant des commentaires sur ​​les pins d’autres comptes et ajoutant des liens vers des articles pertinents du journal. Ces témoignages montrent que le développement de Pinterest pour devenir une autre porte d’entrée possible vers l’information produite par les rédactions, est forcément le fruit d’un comportement pro actif, visant à ouvrir ce marché, et non le résultat d’un attentisme consistant à attendre que les internautes hors Amérique du Nord se mettent massivement sur Pinterest.

Adoptons pour finir, un œil critique sur l’outil logiciel proposé. Par rapport aux fonctionnalités offertes, Pinterest possède encore quelques limites techniques que la société gagnerait à corriger.

–          Pas de réagencement possible des pins entre eux, donc seul un ordre antechronologique est possible

–          Moteur de recherche peu performant (recherche simple uniquement, pas de tris croisés possibles ou de restrictions par date ou pertinence)

–          Pas d’effets encadrement pour mettre en valeur ses pins préférés lorsqu’on commence à en accumuler un certain nombre.

–           On peut embedded sur un site un pin pas un board

–          Pas de fonction Repin de plusieurs images à la fois pour transférer plus rapidement d’un board à un autre (à minima fonction utile pour la réorganisation des boards dont on est gestionnaire)

–          Pas d’outil automatique de signalement des doublons dans les pins, et il y en a car le « repin » est tentant, c’est même la base du succès de ce réseau social.


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.