Webjournalistes : your first tweet ! Réflexions sur l’utilisation des archives Twitter


Longtemps Twitter a bloqué l’accès à ses archives. Elles n’étaient accessibles que pour chaque titulaire de son compte. Et encore, fallait-il s’armer de patience pour remonter son fil Twitter ! Topsy permet désormais d’avoir accès facilement aux archives de tous les twittos. Nous avons donc  pris le temps de fouiller les comptes des journalistes français et parfois  francophones, à la recherche de leur premier tweet, au moins tel que Topsy nous le révèle.

topsy

Pour certains, il n’y a aucun doute car l’auteur affirme lui-même publier son premier message, pour d’autres, tout nous laisse à penser que les titulaires du compte n’en sont pas à leur premier message, mais Topsy ne nous donne que ça. Par ailleurs, dans notre recherche, certains journalistes, très actifs sur Internet et sur Twitter, sont inaccessibles dans la base Topsy en accès gratuit (Gilles Klein, Steven Jambot, David Abiker, Paul Larroutourou, Pierre Chausse…). Cela signifie donc pour les chercheurs et les journalistes qui comptent utiliser à l’avenir cette base de données pour nourrir leurs études et enquêtes, qu’il faudra rester très prudent, car cette base ne recense sans doute pas tout parfaitement. C’est la même règle de prudence méthodologique que celle qui s’applique depuis longtemps aux historiens dans leur recours aux archives.

Archéologie de Twitter et ses enjeux éthiques

Mais au-delà de ces considérations méthodologiques, l’autre question qui se pose aux futurs utilisateurs de ce service est éthique

Certes, les tweets sont des messages publics. Mais leurs auteurs peuvent avoir envie de réclamer un certain « droit à l’oubli » par rapport à ce qu’ils ont écrit des années auparavant, souvent dans le feu de l’action. Les pionniers de Twitter ont écrit dans un contexte où ils savaient qu’ils n’avaient quasiment aucun abonné, que leur parole n’était pas destinée à être véritablement publique. Maintenant que ces tweets sont constitués en archives ouvertes, et alors que Twitter a pris son essor en France, le même tweet prend potentiellement une valeur sociale plus forte. Nos archives tweet peuvent devenir un encombrant fardeau potentiel. On imagine ce qu’un futur employeur pourra être tenté d’en faire pour cerner la personnalité d’un postulant. Ce que des parents iront chercher sur leurs enfants qui croyaient que certains messages compromettant sédimenteraient sous l’accumulation des couches de tweets.

Pour porter ce débat au sein de la communauté des twittos, nous avons choisi de conduire une première exploitation en nous contentant du simple relevé du tout premier tweet de chacun des acteurs de notre cœur de cible : les journalistes/blogueurs très actifs sur Twitter, ainsi que ceux qui les étudient. Il s’agit d’abord de montrer l’usage qu’on peut faire des archives de Twitter. L’enjeu est juste de revenir, par curiosité, sur le premier cri du cœur ou les premières peines sur Twitter, de ceux qui allaient en devenir des utilisateurs réguliers voire inconditionnels. Nous livrons ce patchwork, parfois étonnant, des fois instructif, souvent drôle et même poétique. Le regard que nous posons sur les premiers tweets de ces webjournalistes qu’Obsweb a pris l’habitude d’étudier (et donc de fréquenter) se veut empathique. Mais des usages sociaux malveillants de ces archives Twitter pourraient voir le jour, nous y reviendrons en conclusion.  La sélection complète de 80 reproductions du premier tweet est accessible sur un tableau Pinterest dédié : « First tweet ».

Le premier Tweet a pu être un moment de plaisir difficile à dissimuler, on écrit donc pour s’en féliciter :

first tweet mai 2008 Bounoua2009 fev Birenbaum2009 mars L Dupin

Le premier tweet a parfois consisté à se mettre en scène en découvreur  de Twitter :

2007 juin Benoit Raphael 01

2009 avril Riche

2008 janv Dufresne

2008 janv Dufresne 02

first tweet mars 2008 samuel Laurent

2008 mars Francis Pisani

… Et donc aussi pour étaler ses difficultés (surmontées depuis…) :

first tweet déc 2008 Polloni

2007 mars Sébastien Bailly

2008 sept Mentre 01

2008 sept Mentre 02

2009 oct samuel Goldschmidt 01

2009 oct samuel Goldschmidt 02

Twitter est visiblement activé sous la pression des collègues/copains. Rappelons que dans notre grande enquête Obsweb de janvier 2012 sur l’usage des réseaux sociaux par les journalistes français, 25% de nos répondants déclaraient s’être mis à Twitter sur l’incitation d’un confrère.

2009 mai Guegan

2008 mars Lapoix

2008 avril Voisin

first tweet avril 2010 Robitaille

2011 juil Renaud Dely

Le premier pas est parfois prudent, voire timide et donc le propos est laconique :

2010 février JMC

2011 sept Aphatie

first tweet fev 2008 Kaplan 01

Notons que Georges Kaplan nous donne avec son second tweet, une précieuse indication historique, car entre le 1er février 2008 et le 21 avril 2009, il constate que beaucoup de choses ont changé sur Twitter et que la communauté des journalistes français s’est faite plus présente sur le réseau durant cette année 2008 où beaucoup ont ouvert leur compte :

first tweet avril 2009 Kaplan 02

Le ton du premier tweet s’est voulu dans plusieurs cas, plutôt critique, entre appréhension et  provocation :

2008 déc Hufnagel

2007 mars Van Achter

first Narvic 2007

2009 juin Agnès Maillard

Dès le premier tweet on va aussi retrouver un usage bien établi chez les journalistes : le méta-commentaire sur ce qu’on est en train de faire au boulot ou des considérations sur l’exercice du métier :

2008 déc sabine blanc

2009 avril Gaucher

2009 juin Feraud

first tweet déc 2008 Guimier

first tweet déc 2007 Patino

Mais le premier tweet est aussi une façon d’énoncer un rapport au travail plus critique ou plus détaché :

2008 déc Gueugneau

first tweet mars 2007 Glad

2007 aout Antheaume

Twitter est toutefois approprié dès le début comme un outil de plus, au service du journalisme, avec des usages multiples.

– Il peut être utilisé comme un support de crowdsourcing. D’abord au sein d’une petite communauté de « geeks », comme ce pionnier français parmi les pionniers, Gilles Bruno :

2007 mars Gilles Bruno

Puis au sein de la communauté des Twittos pour trouver des informations sur Twitter :

2008 juin NKB

Et enfin, débute le crowdsourcing extérieur à la sphère des programmeurs, webdesigneurs ou twittos :

2008 déc Cousin

–         C’est aussi un moyen, dès le départ, de faire circuler une info publiée, grâce à l’ajout d’un lien URL ou par un verbatim :

2008 aout Couve

2007 mai JL Raymond

first tweet juillet 2009 VJ Perrier

–         On trouve aussi des premiers tweets sous forme d’un commentaire à chaud dans un contexte d’événement précis, presque un Live-Tweet :

2008 mai Scherer

–         Le tweet inaugural est aussi un moment d’annonce de leurs productions pour un journaliste ou une rédaction  :

2009 janv Mauriac

2007 avril Cedric Motte

first tweet juin 2009 Plenel

2011 mai A lepartmentier

et de valorisation personnelle (le fameux « ego branding »), dès le tweet liminaire :

2008 sept Barbier

–         Dès le tweet initial, certains journalistes en usent comme d’un espace d’éditorialisation qu’ils s’ouvrent pour affirmer leurs convictions, pour émettre une critique :

2009 juin Tual

–         C’est aussi dès le départ, un espace de contestation publique de ce qui peut se passer à l’intérieur de la rédaction :

2009 avril Ternisien

Pour d’autres enfin, le premier tweet est entouré d’étrangeté ou d’un halo de poésie surréaliste, quand on ne connait pas le contexte d’énonciation :

2008 mai Manach

first tweet juin 2009 BRPetit

first tweet avril 2007 Mainville

2009 mai Siankowski

2008 nov Ledit

Et pour que nul ne nous accuse d’offrir en pâture aux internautes les premiers tweets des autres, confessons ce que des chercheurs d’Obsweb ont publié pour débuter :

2010 mars AM

2010 juillet NPC

CONCLUSIONS

Il est très inattendu de constater à l’issue de cette recherche sur le premier tweet, qu’on retrouve un échantillon intégral de tous les usages possibles que les journalistes en feront après. Sans doute faut-il y voir le fruit d’une influence de leurs confrères nord-américains qui ont commencé à utiliser Twitter quelques mois auparavant et qui ont donné à voir une série d’usages possibles à même d’influencer les uns ou les autres. D’ailleurs plusieurs des Français ici présents sont manifestement dans une interaction avec des anglophones au moment de leur premier tweet.

Nul doute que cet outil d’archivage va générer des retours sur le passé des comptes de certaines personnalités publiques, avec des intentions plus ou moins bienveillantes. La culture Internet prise particulièrement la confrontation entre deux discours, deux moments afin de souligner (preuve à l’appui, souvent en vidéo) les contradictions du discours, les hommes politiques étant en la matière une proie… facile. L’exploitation des archives Twitter va sans doute contribuer à ouvrir des polémiques. Les auteurs de tweets enterrés, socialement invisibles à l’époque de leur parution seront sans doute victimes « d’outing ». Avec tous les problèmes associés au fait qu’un tweet hors de son contexte d’énonciation (les autres tweets qu’on a publiés ; les propos des personnes à qui on répond explicitement ou implicitement ; l’actualité ou le climat d’opinion du moment, etc.) peut parfaitement être mal compris ou surinterprété, voire exploité de façon tendancieuse et malveillante. Prudence donc lorsque chacun se lancera dans une archéologie de Twitter.

Arnaud Mercier, Professeur et responsable du Master Journalisme & Médias numériques, à Metz


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.