Opération « Offshore Leaks » : place à l’investigation en réseaux


En avril 2013 éclate le scandale des Offshore Leaks. Une immense fuite de données qui révèle les dessous des paradis fiscaux. A l’origine de ce scandale mondial, une enquête en réseaux de grands titres de la presse mondiale et d’une fondation indépendante. Serait-ce un renouveau pour le journalisme d’investigation ?

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Pour la première fois, des journalistes d’investigation du monde entier se sont serrés les coudes autour d’une même affaire. L’enquête sur les Offshore Leaks a finalement révélé, le 4 avril 2013, un système tentaculaire de paradis fiscaux, depuis leur fonctionnement jusqu’à leurs bénéficiaires. Des établissements bancaires et des personnalités du monde entier ont été éclaboussés, comme l’ancien ministre des Finances de Mongolie, le président d’Azerbaïdjan, le président du Zimbabwe ou encore, en France, le trésorier de campagne de François Hollande, Jean-Jacques Augier. Au total, 120 000 sociétés-écran dans près de 170 pays sont épinglées, affirme alors le quotidien Le Monde.

36 rédactions, main dans la main

Au-delà du scandale, l’affaire met en lumière une ONG innovante – et peut-être également une nouvelle manière de faire du journalisme d’investigation : le Consortium indépendant des journalistes d’investigation (ICIJ).

Ce réseau indépendant de journalistes basé à Washington, a été créée en 1997 par deux journalistes américains, comme l’explique Gérard Ryle, directeur de l’ICIJ. Objectif : « Réunir les meilleurs journalistes d’investigation afin de travailler sur  des enquêtes qui traversaient les frontières ». L’organisation compte 175 membres dans plus de 60 pays et publie les résultats de ses enquêtes sur son site.

Avec l’affaire Offshore Leaks, l’ICIJ est passée à la vitesse supérieure. Trente-six titres de la presse internationale, comme Le Monde, la BBC, le Guardian, le Washington Post, Le Canadian Broadcasting Corporation ou le Süddeutsche Zeitung, ont été contactés. Chaque média, chaque journaliste a épluché et recoupé les infos issues des 2,5 millions de fichiers obtenus par l’ICIJ, chacun concentré sur les données de son pays. Avant de publier leur travail de concert, le 4 avril 2013.

Le renouveau du journalisme d’investigation ?

Pour Gerard Ryle, les avantages de ce travail en réseau peuvent être nombreux : « De nos jours, beaucoup d’histoires sont « globales » et ont un impact mondial. Notre réseau permet aux journalistes l’accès à des informations qui se révèlent être utiles et pertinentes pour de nombreux pays ».

Pour preuve, les révélations des Offshore Leaks ont eu un impact mondial et ont permis de faire pression sur les politiques, comme le pointe ici Le Monde.

Les enquêtes en réseau grâce à des fondations seraient-elles la solution pour sauver le journalisme d’investigation ? Le site Slate soulève la question. Comme l’organisme américain ProPublica, l’ICIJ a l’avantage d’être financée par « des mécènes privés et des dotations individuelles ». Idéal pour se détacher de toute dépendance aux lobbys ou annonceurs publicitaires.

De son côté, l’ICIJ assure que « la nécessité d’une telle organisation n’a jamais été aussi grande ». La mondialisation, le développement du monde font craindre de plus en plus le pouvoir « des industries polluantes, des réseaux de criminalités, des États-voyous, des puissants du monde des affaires ou de la politique ». Et face à ce phénomène, l’organisation constate que les médias traditionnels manquent de plus en plus de moyens et de financements.

Ultime argument, ajouté par le directeur Gerard Ryle, les journalistes eux-mêmes s’offrent la possibilité, à travers ce travail en réseaux, « d’apprendre les uns des autres, de partager des méthodes et des technologies nouvelles ».

Un « pétard mouillé » ?

Les résultats de cette première enquête transfrontières ont pourtant essuyé quelques critiques. La revue suisse Bilan, reprise par Courrier International, parle d’un « pétard mouillé ». Elle dénonce l’annonce racoleuse élaborée en amont, « à grand renforts de teasers et de mises en appétit sensationnelles » et l’opération « soigneusement concertée » entre les journaux, pour finalement aboutir à des révélations qui restent, « jusqu’ici », « du vent » : « sur les 130 noms français dévoilés, il n’y en a qu’un de connu », et 120 000 sociétés inquiétés, ce n’est rien lorsque l’on sait que seuls les « trois Etats américains du Delaware, du Wyoming et du Nevada renferment plus de 700 000 sociétés offshore ».

Sur le fond, la revue reproche à ICIJ de ne pas répondre à la question : « D’où vient ce mystérieux disque dur (de données), arrivé dans un paquet anonyme ? ». Ce manque pose la question de la manipulation possible de la fondation par un gouvernement ou une organisation, et remet en question la transparence des journalistes, qui, peut-être tenus à la protection de leurs sources, ne donnent pas « l’essentiel » de l’information.

Alors, le journalisme d’investigation a-t-il trouvé un modèle solide ? Va-t-on vers la fin des frontières de l’information grâce aux enquêtes en réseaux ?

La table-ronde des assises du journalisme débattra plus en avant de ces questions mardi 5 novembre de 14 h 30 à 16 h 30 en présence de Gerard Ryle, responsable de l’enquête Offshore Leaks, du journaliste Fabrice Arfi de Mediapart, de la journaliste Cécile Dehesdin de Slate et d’Agnès Chauveau, directrice exécutive de l’école de journalisme de Science Po et journaliste à France Culture.


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Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.