La vie à sac, portraits de ceux qui n’ont plus rien


Pour promouvoir ses actions et exposer une réalité sociale de plus en plus dérangeante,  l’ONG Médecins du monde s’est fendu d’un webdocumentaire bien goupillé, qui mêle sons, photos,design et infographie… En somme, tous les éléments qui constituent la prérogative du journalisme en quête d’innovation dans la transmission d’informations. Voici une petite fiche outil qui permettra à l’utilisateur de mieux appréhender ce documentaire 2.0  et d’aider à la prise en main de ce nouveau procédé informatif.

Le but premier d’un webdocumentaire, comme tout bon travail journalistique qui se respecte, c’est d’informer. L’objectif second (et c’est sur ça que repose en grande partie la richesse de ce procédé), c’est de rendre acteur l’utilisateur dans sa consommation d’informations. La possibilité de choix pour l’internaute de se balader à travers une interface informative rend interactive la manière de s’informer. L’utilisateur est donc plus enclin à s’intéresser au message qui lui est transmis, à être plus réceptif et à s’attarder plus longtemps sur l’information.

Interactivité, design et concept original

« La vie à sac »  s’articule sur cette dialectique d’interactivité. Dès l’écran d’accueil, on peut choisir de visionner la vidéo en plein écran ou en mode normal. Le choix opéré, se lance une sorte de bande annonce du webdocumentaire sous forme de diaporama sonore. On se retrouve ensuite face à un quatuor de sacs, chacun appartenant aux quatre protagonistes auxquels se sont intéressés les réalisateurs: une roumaine d’un camp nantais, un sdf, un réfugié et une petite fille  atteinte de leucémie et confronté à la précarité. On peut passer d’un sac à l’autre avec un simple mouvement de souris ou un glissement de doigt sur le touchpad de son ordinateur, les encarts étant constitués en volets qui se déplient lorsque l’on interagit avec eux. Sous chaque sac, dans une police au design original et relativement moderne, un court texte introductif qui présente succinctement le propriétaire du sac.

Le sac de Diktatora, roumaine dans un camp nantais. On peut distinguer à droite un morceau des autres sacs.

Le sac de Diktatora, roumaine dans un camp nantais. On peut distinguer à droite un morceau des autres sacs.

Des gens qui n’ont plus rien, rien que leur barda pour décomposer les morceaux de leur existence. C’est le concept sur lequel repose le webdoc: s’immerger dans le quotidien des personnes via les éléments contenus dans leur sac ( portable, médicaments, livres…). Après un clic sur le contenant sélectionné et une brève vidéo où la personne s’introduit, on arrive sur les objets qui étaient contenus dans le sac, éparpillés, estampillés d’un titre et d’un très court synopsis lorsque l’on attarde son curseur dessus. Tout objet sur lequel on clique débouche sur une vidéo en lien avec l’objet et relatif à un élément de la vie quotidienne du protagoniste. Il faut néanmoins être vigilant, et regarder les vidéos en entier. En effet s’il est possible de revenir aux objets une fois la vidéo choisie lancée, lorsque l’on a pas intégralement regarder la précédente, le son de celle-ci se poursuit à la lecture de la deuxième vidéo, et le seul moyen d’arrêter ce brouhaha est de relancer le webdoc.

objets

Les objets du sac de Diktatora. Chaque clic sur un objet mène sur une vidéo en relation avec la vie quotidienne de son détenteur.

Le webdocumentaire s’agrémente pour chacun des quatre personnages  d’un diaporama sonore avec la voix de la reporter photos ( Diane Grimonet) qui pose son regard sur ces personnes rencontrées. Il est également possible de visionner le film complet sans interruption ou sans possibilité de  choix dans le parcours informatif.

Outre le concept très inspiré du sac ( il est souvent dit qu’éplucher le contenu du sac à main d’une femme est révélateur de sa vie quotidienne, et renfermerait même quelques secrets) on sent indubitablement une patte féminine dans la manière d’appréhender le sujet et ce n’est pas pour rien car ce sont trois femmes qui sont à l’origine de cette réalisation.

Webdoc ou pas?

Le fil conducteur permet de bien rentrer dans le bain du webdocumentaire et l’on rentre aisément en empathie avec les personnages, mais il ne faut pas oublier le but des commanditaires de ce webdoc (Médecins du monde), qui plus que de vouloir nous informer sur les conditions de vie des personnes en situation de précarité, veulent faire marcher le pathos à fond la caisse. En ce sens, le webdocumentaire a su garder une distanciation et objectivité ( grâce notamment au fait que deux des réalisatrices sont des journalistes), mais manque peut-être d’un regard critique. C’est évidemment une démarche pour le bien commun et il va de soi que ce n’était sans doute pas l’objectif  du webdoc.

S’il pêche par quelques aspects techniques, « la vie à sac » est un webdocumentaire au design épuré  et repose sur une idée originale. Les créateurs, initiateurs, puristes du webdoc  pensent qu’un de ses piliers  est de multiplier les liens, les possibilités d’entrées dans l’information, le but étant presque que l’utilisateur aille jusqu’à se perdre dans cette information. Partant de ce raisonnement, « la vie à sac » n’est pas un webdocumentaire car il est trop structuré et on est si guidé qu’il n’y aucune chance de se perdre. Pour ma part, je pense que cela dépend des préférences de chacun dans sa façon de s’informer, et que la définition de ce qu’est un webdocumentaire est encore floue et donc toujours en perpétuelle évolution.


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.