Datajournalisme : quand les chiffres racontent une histoire


Journaliste depuis 10 ans, Karen Bastien a jeté son dévolu sur le datajournalisme. Privilégier les images aux mots, telle est la ligne éditoriale de sa jeune agence spécialisée dans le journalisme de données. WeDoData voit le jour il y a trois ans. Un projet que l’on ne doit pas seulement à Karen Bastien, mais également à François Prosper, infographiste. Aux Assises internationales du journalisme, lors de l’atelier « L’info par les chiffres : peut-on compter sur les journalistes ? », elle a mis en lumière ce genre journalistique encore obscur dans l’esprit du grand public. Mais comment s’organise concrètement une datavisualisation et quelle est sa valeur ajoutée ?

Considérez-vous votre travail actuel comme du journalisme, de l’infographie ou les deux ? 

J’emploierais plutôt le terme « chef de projet ». Aujourd’hui, soit on a des idées de sujet, soit on m’apporte un sujet et je vais devoir regrouper l’équipe car c’est un travail en collaboration. Je dois trouver la bonne personne sur les data, le bon expert qui va nous accompagner dans la lecture de ces bases de données, le graphiste et le développeur. C’est quasiment un trio de compétences que je dois gérer en termes de planning, d’organisation. C’est beaucoup d’interaction à administrer. Mais il ne faut surtout pas perdre de vue la notion de message éditorial car le risque dans le datajournalisme, c’est de se perdre dans la jungle des bases de données. Je crois qu’on est amené à devenir des responsables d’équipe où on mélange les bonnes compétences au bon moment.

Comment construisez-vous les datavisualisations, de l’information brute à l’information finale ?

Chaque sujet et chaque base de données sont différents. C’est ce qui est intéressant, mais qui pose également problème lorsque l’on veut former des gens au datajournalisme. On peut leur donner des grandes lignes, mais face à chaque base, le contexte est différent. Il n’y a pas de règle qu’on peut appliquer systématiquement. Si on schématise, on va partir sur un sujet comme un journaliste. Pour celui sur les prisons en France par exemple, le travail d’un journaliste est de trouver les experts, les études, etc. On commence de la même façon sauf qu’au lieu d’avoir une pure interview qui va être un commentaire d’un existant, on va chercher à remonter à la source. On fait tout un travail de nettoyage que les gens n’imaginent pas. L’exploration se fait avec les experts, les statisticiens. Très vite, les graphistes et développeurs entrent dans la danse, si l’on va jusqu’à une visualisation interactive. Il ne faut pas oublier que lorsqu’on fait un sujet, on est producteur de l’info, mais aussi son futur lecteur. En somme, il y a plein d’histoires avec les chiffres.

Vous avez évoqué durant l’atelier la notion de « compromis ». Comment équilibrez-vous les dimensions esthétique et informationnelle ? 

L’infographie réussie, c’est celle qui est à 50/50, c’est celle où on a trouvé la forme qui illustre parfaitement le fond. C’est notre obsession au quotidien. Après, il y a des sujets qui dans la forme vont être très difficiles, où le fond va prendre le pas. Le compromis n’est pas un terme négatif, c’est un travail d’équipe, c’est la vision d’un journaliste et d’un designer qui se télescopent. Leur but est de trouver le juste équilibre pour que cette forme raconte exactement le fond. Ce sont beaucoup de débats avec les designers car leur naturel est d’aller vers plus d’esthétique. L’infographie a toujours été comparée à un mouvement de balancier. C’est la bataille de chaque jour.

Quelle est la recette d’une bonne dataviz selon vous ? 

C’est celle qui raconte tout sans l’article et j’y crois. On ne fait pas des dataviz que pour attirer le regard. C’est une porte d’entrée dans un sujet, une accroche visuelle. Aujourd’hui, je ne maîtrise pas la façon dont les gens entrent ou pas dans le sujet, donc j’essaie de multiplier les portes, en leur offrant de la vidéo, de la dataviz.


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.