Quand les rédactions s’ouvrent à d’autres compétences


Le métier de journaliste est en constante évolution. Les rédactions accueillent de plus en plus de spécialistes d’autres horizons pour enrichir et améliorer la visibilité des informations. Guillaume Sire (maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université Paris 2), et Sylvain Parasie (sociologue et maître de conférences à Paris Est-Créteil) étudient les nouvelles opportunités professionnelles qu’offrent les rédactions. Interviews croisées.

Interview de Guillaume Sire et Sylvain Parasie, débat: Extension du domaine du journalisme, redéfinition des frontières

Interview de Guillaume Sire et Sylvain Parasie, débat: Extension du domaine du journalisme, redéfinition des frontières

Le français est-il une langue efficace en matière de référencement ?

G.S. : C’est avant tout un problème de géo-localisation. Pour un article rédigé en français, on visera forcément un référencement en français. Ça dépend du public visé, mais aussi de l’endroit où la personne va se trouver. Si je tape en Australie « Sarkozy », je vais certainement trouver plus d’articles écrits en anglais que des articles écrits en français. A l’échelle du monde, si je souhaite être bien référencé en contenu français dans des pays non francophones, c’est là que le problème se pose.

Peut-on utiliser les statistiques dans tous les domaines du journalisme ?

Sylvain Parasie : Les deux grandes voies qui ont été explorées, notamment aux États-Unis, sont le journalisme d’investigation et celui de service. En investigation on révèle les abus du gouvernement, les transformations sociales que personne ne voit. Dans le journalisme de service, on informe le lecteur sur l’éducation, la santé, etc. Ce sont les deux grands domaines étudiés depuis les années 80. Ce qui est déjà pas mal, et depuis les années 2000, ça s’est encore étendu. En effet, rares sont les domaines qui peuvent être mis à l’écart de ça. Les données ne sont pas toujours accessibles. L’État ne les fournit pas constamment, ce qui rend le data-journaliste dépendant des institutions.

G.S. : Du coup, est-ce que vous pensez que l’utilisation des statistiques par les journalistes doit être faite par le journaliste directement ou par le statisticien lui-même ?

S.P. : Dans tout les cas il y a ce geste journalistique qui consiste à s’affranchir du statisticien qui produirait, par exemple, un indicateur pour faire un compte rendu. L’objectif aujourd’hui est d’introduire un centre de calcul dans une rédaction. Et oui, éventuellement collaborer avec des statisticiens.

La revue Harvard Business avait déclaré la science des données comme métier sexy du XXIème siècle. A votre avis, pourquoi ?

S.P. : Il y a deux figures qui me sont apparues avec clarté. Dans les années 90, il y a ceux que l’on appelait « Computer Assisted Reporter », plus vulgairement, quelqu’un qui fait du journalisme grâce à un ordinateur. Ces gens à l’époque étaient des nerds, des gens, finalement peu sexy, forts en calcul, au lycée, pas très sociables… Aujourd’hui, on a la vision du geek, du datajournaliste, avec le syndrome du cool, une connotation plus sympathique. Ici, le terme « sexy » renvoie à quelque chose de très simple : ne pas être sexy au sens sexuel, être sexy pour les entreprises au sens que l’on recherche fortement. Une thèse indique que les statisticiens sont les plus employables.

G.S. : On remarque bien ça, beaucoup de personnes bossent aujourd’hui dans la finance, modélisent et réalisent des algorithmes. En dehors que ce soit sexy, il y a une nécessité, un  apport de ces données, un apport citoyen, des nouvelles choses qui apparaissent, qui sont dévoilées aux public, on empêche aussi l’argument d’autorité. Grace à l’ouverture progressive des données aux lecteurs, les journalistes peuvent eux même aller vérifier, réaliser du Factchecking. Il y a des journalistes qui retravaillent les statistiques et les comparent aux professionnels. C’est une manière pour eux de vérifier l’information. C’est ça aussi du journalisme, le fait de valider l’information.

Dans les rédactions qui ne peuvent pas embaucher des spécialistes, les journalistes doivent eux-mêmes réaliser le travail de référenceurs, de statisticiens… N’est-ce pas leur ajouter une pression supplémentaire dans leur travail ?

S.P. : On peut dire que ça dépend. Je pense, par exemple, que les référenceurs ont eu droit à un meilleur investissement en terme d’emploi que les statisticiens.

G.S. : C’est un fait. Après, il ne faut pas le prendre comme une surcharge de travail, mais une évolution du métier. Autrefois, ils préparaient la maquette, passaient leurs télégrammes, des choses qu’ils ne font plus aujourd’hui. C’est simplement une évolution du métier.

S.P. : De toute manière il n’y a pas que des experts type qui s’occupent de ça, c’est aussi la fonction de chacun.

G.S. : Tout membre d’une rédaction peut s’en charger. Le journaliste, c’est tout de même le cœur d’un organisme de presse : typiquement, quelqu’un qui ne s’intéresse pas au référencement, au marketing, va subir directement les pressions sur la seule chose qu’il fait, l’éditorial. S’il commence à s’y intéresser, il comprendra qu’il n’y a pas que l’éditorial et peut se libérer des pressions qui sont exercées sur ce que lui considère comme étant l’essence même de son métier. La compétence est donc source d’une plus grande autonomie. Il est parfaitement libre de dire non.

Pour d’anciens journalistes nostalgiques de la presse d’avant web, ont-ils encore leur place dans le journalisme et ses nouvelles extensions ?

G.S. : On revient au même sujet de l’évolution du métier, il y a d’anciens journalistes qui, finalement, se sont très bien adaptés. Si ces pratiques donnent des résultats, le professionnel en tire profit. Si ça donne des résultats, il n’y a aucune raison que le journaliste ait peur de ça.

S.P. : Quand on veut, on peut ! On peut avoir accès à de nombreuses ressources pour trouver conseil, il suffit d’un simple abonnement au Computer Assisted Reporting (concernant la question des statistiques et du traitement de données) pour avoir accès à des conseils et autres, il y en a aussi niveau européen. Il faut aller chercher les ressources.  Si un journaliste a la volonté d’évoluer avec son métier, alors il n’y a pas de problème.

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A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.