Personnalisation de Google : vers des informations orientées ?


Anaïs Gall et Pierrick Lintz

Le monopole de Google sur l’ensemble des moteurs de recherches n’est plus à démontrer puisqu’il représente 93,5 % des requêtes effectuées en France. Depuis plusieurs années l’entreprise souhaite proposer aux utilisateurs “des améliorations et des réglages en fonction [des] centres d’intérêt”, comme l’indique Amit Singhal, responsable du département “Search Quality” chez Google. Des améliorations que l’on peut qualifier plus simplement “personnalisation des résultats de recherche”.

La question qui survient alors concerne l’accès à l’information, et à plus forte raison à des sources d’informations différentes qui peuvent aller à l’encontre du système de pensée de l’utilisateur au moment où il effectue sa recherche. A ce sujet, Guillaume Sire, auteur d’une thèse sur la production journalistique et Google explique qu’“avec la personnalisation on est conforté dans une idée que la machine se fait de notre façon de pensée. Une idée qui ne repose pas sur ce que l’on est mais ce que l’on a fait, ce que l’on a consulté.

Quelle personnalisation et à quel degré ?

Toujours selon Amit Singhal, la personnalisation de Google est en effet effective sur les points suivants :

  • Langue : si une recherche est effectuée dans une langue, il est logique que l’utilisateur cherche à obtenir un résultat dans cette langue.
  • Zone géographique : en fonction de la région depuis laquelle la requête a été réalisée.
  • Requêtes de recherche : des résultats sont disponibles en fonction des requêtes précédentes (exemple donné par Amit Singhal :  « Supposons que vous me dites : « Je recherche un jeu de cartes » et que je vous demande : « Lequel ? » Si vous répondez : « Dominion » et que je vous demande alors : « Le jeu de cartes ou l’entreprise ? », vous risquez d’être légèrement agacé. Il en va de même pour la recherche.« 
  • Historique de recherches : des résultats de recherche censés être plus pertinents en fonction des centres d’intérêts de l’internaute, illustrés par son historique de recherche.
  • Contacts : le classement de certains résultats peut être amélioré si les contacts du réseau d’un utilisateur ont eux même partagé, visité ou recherché des contenus.

Elie Pariser, fondateur de Avaaz.org – une organisation non gouvernementale liée au cybermilitantisme – décrit justement sur quels aspects porte la personnalisation de Google ou Facebook et questionne les enjeux éthiques qui peuvent y être attachés en matière d’accès à l’information.

Malgré ces quelques éléments de réponse, Guillaume Sire ajoute quant à lui qu’il est impossible de savoir à quel point la personnalisation des comptes Google individuels est importante. “Il y a un choix humain qui est fait, ce sont les ingénieurs de l’entreprise qui décident quoi mettre en avant par le biais des algorithmes. En tant qu’internaute, on le subit sans s’en rendre compte et sans pouvoir le mesurer.” 

De notre côté, nous avons effectué une expérience pour illustrer en quoi Google News peut proposer des contenus différents aux utilisateurs. Nous avons créé en amont deux comptes Google aux orientations différentes sur plusieurs domaines : politique, religion, sport etc. Pendant deux semaines, nous avons fait des recherches propres à chacun de ces profils et enfin, nous avons également consulté des sites web dans cette logique.

Le résultat obtenu n’est pas aussi flagrant que ce que l’on imaginait en entamant cette expérience et ce, pour plusieurs raisons. « Pour que la personnalisation se vérifie il faudrait confronter de vrais comptes d’utilisateurs qui sont alimentés régulièrement et depuis longtemps. Avec des comptes créés de toutes pièces cela ne risque pas de fonctionner » explique Guillaume Sire. Très concrètement, la durée et l’intensité de notre étude ne permet pas d’illustrer une différence extrêmement probante entre les deux comptes. En revanche, en considérant qu’il ne s’agit que de deux semaines de « requêtage », les résultats recueillis témoignent déjà de deux tendances :

Des inversions dans la hiérarchie des articles  

Inversion d'articles

Des articles présents dans l’un et absents dans l’autre

Apparition d'articles

En conclusion, bien que les résultats soient globalement assez proches les uns des autres, on distingue d’ores et déjà des différences au sein des rubriques de Google News avant même d’avoir saisi la moindre requête. Comme il est précisé ci-dessus, les recherches que nous avons réalisées en amont ont duré uniquement deux semaines, au rythme d’une trentaine de requêtes par jour, le tout dans la même langue, au sein de la même zone géographique, sans être connecté au moindre réseau ou contact. Par conséquent, les modifications qui interviennent sont dues uniquement aux recherches effectuées et aux sites visités.

On constate alors qu’avec une quantité infime de requêtes au regard du nombre qui est effectué en une année par un véritable utilisateur de Google, la personnalisation du moteur de recherche est déjà effective. Un internaute qui se rend sur le portail Google News aura accès non seulement à une hiérarchie différente de l’information, ce qui en soit est déjà beaucoup, mais surtout ne pourra même pas avoir accès à certaines sources d’actualités s’il n’en fait pas la démarche personnellement.

Le constat auquel aboutit cette étude comparative amène donc à se demander si la personnalisation de Google est réellement une avancée bénéfique pour les internautes ? Ou au contraire, si elle ne risque pas de radicaliser certains esprits ?

Guillaume Sire explique que « d’un point de vue économique et technique il est logique pour Google de proposer une personnalisation des résultats car cela donne aux gens ce qui leur plait. Mais d’un point de vue démocratique, cette pratique pose un problème d’éthique au regard de ce que représente l’information dans notre société. » En effet, si l’on se réfère aux résultats obtenus ci-dessus, on constate, dans une moindre mesure cependant, que le moteur de recherche hiérarchise l’information de manière différente en fonction du profil de l’utilisateur. Implicitement, cela incite l’internaute à privilégier la lecture de l’article qui correspondra le mieux à ses attentes.

« Google a donc une responsabilité sociale vis-à-vis des utilisateurs. Ce n’est pas son rôle de conforter les gens dans leurs opinions, au contraire, il devrait avoir pour objectif d’amener les utilisateurs à se confronter à des points de vue différents des leurs. Si au départ, la volonté d’internet était d’aplanir les inégalités sociales en permettant à tous le même accès au savoir, l’internaute se retrouve aujourd’hui conforté dans son propre monde. » Souligne Guillaume Sire.

Et ce problème est d’autant plus important chez les journalistes web, qui recourent à des recherches sur Google pour se fournir certaines informations : ils risquent alors de subir la hiérarchisation des informations et leur vision des choses peut en être biaisée. Cependant le spécialiste est ferme sur le sujet : « il ne faut pas oublier la responsabilité des utilisateurs ! Si Google peut conforter une personne dans ses propres opinions, il ne va pas pouvoir façonner tout son mode de pensé. » Les internautes doivent donc savoir prendre du recul.

Afin d’éviter de s’enfermer dans « une bulle d’informations filtrées », Guillaume Sire confie que la meilleure solution reste encore d’utiliser son compte le plus intelligemment possible. Quitte à se créer un compte personnel pour les loisirs et un compte professionnel, pour une utilisation plus sérieuse et des résultats plus fiables.


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.