La titraille des articles sur les réseaux sociaux: une manipulation ?


Il existe traditionnellement deux formes de titres d’articles de presse : l’informatif et l’incitatif. Mais que penser des nouvelles techniques de titrailles vues sur les réseaux sociaux?

Le numérique a profondément modifié les façons de travailler des journalistes, ne serait-ce que techniquement, mais pas seulement. La manière de rédiger un article sur le web n’a plus grand-chose à voir avec les traditions du journal papier. On distingue habituellement deux types de titres: l’incitatif et l’informatif. Quand l’informatif donne clairement l’information, expose la situation, l’incitatif, par une référence culturelle, un jeu de mot ou encore une expression, donne envie au lecteur d’aller plus loin dans l’article. Sur la toile, l’incitatif est devenu le mystérieux et il n’est plus rare de trouver des titres qui ont tendance à “piéger” le lecteur pour lui faire découvrir l’information. On peut citer l’exemple des titres mystérieux tels que “Découvrez le nouveau projet de…” et celui qui donne l’information de façon crue mais oublie volontairement des fondamentaux, comme les 5W, pour inciter l’internaute à cliquer. Peut-on parler de clickbait pour évoquer ces techniques? Est-ce à tort que l’on nomme ces façons de titrer comme des techniques “manipulatrices”? Ces pratiques sont souvent visibles sur les réseaux sociaux, qui jouent sur le “buzz”, et cela s’explique par des raisons économiques. En effet, les titres de presse gratuits sur internet bénéficient de ressources publicitaires beaucoup moins onéreuses sur la toile que sur papier. Alors, provoquer le clic, même s’il n’est pas suivi de la lecture de la majorité de l’article, est nécessaire. SCREEN1 Cet exemple, vu sur la page Facebook du site de L’Equipe, illustre parfaitement ce phénomène. Ni dans le titre de l’article, ni dans la description du lien, ni sur la photo (volontairement mal cadrée), L’Equipe ne donne l’identité du joueur concerné par cette information, “obligeant” le lecteur à cliquer pour la connaître, ne tombant alors que sur une brève de 5 lignes. SCREEN2 Voici un autre exemple de titre “mystérieux”, vu sur Konbini et la page Facebook de ce site dédié à la culture populaire. Ce titre illustre un autre aspect de la modification des titres sur la toile: il s’agit des mots-clés. En effet, le titre d’un article va amener son référencement sur les moteurs de recherche et un titre court, plus “punchy”, tel qu’on peut le voir sur papier, sera forcément mal référencé sur le net.

Créer une frustration

Ces méthodes sont utilisées largement sur le web, notamment sur les réseaux sociaux. L’internaute est irrémédiablement attiré par ces titres qui accrochent par leur mystère. L’un joue sur la devinette en coupant une photo et en jetant l’information brute sans la moindre explication comme pour l’exemple ci-dessus avec l’article de L’Equipe. Pour l’exemple du site Konbini, la méthode utilisée est celle créée par l’attente d’un résultat imminent. Parfois, dévoiler l’information directement dans le titre ferait baisser l’audience du média en question, alors ce dernier choisit délibérément de laisser agir les points de suspension, créant une sorte de frustration chez le lecteur, qui a subitement envie de voir ce qu’il en retourne, même si l’information ne l’aurait peut-être pas interpellé si elle avait été dévoilée de but en blanc. L’avantage premier de ces méthodes est de faire monter l’audience pour le média. L’internaute, lui, y voit plus souvent les inconvénients. Il se trouve souvent déçu par le contenu de l’article. L’article de L’Equipe se trouve être une brève de quelques lignes, par exemple, et non un article poussé sur le transfert du joueur, ce qui engendre une sorte de déception du lecteur. Néanmoins, pour le média, la méthode fonctionne : elle rapporte du clic. Les médias web sont incités à “faire du clic” à cause de la pub qu’ils paient au prix fort et qui leur apportent des bénéfices seulement après plus d’un millier de clics la plupart du temps. Il s’agit du coût pour mille. En prenant en compte la situation actuelle de crise de la presse et la difficulté à trouver un modèle économique viable pour les médias web, il est compliqué de juger de telles méthodes sur les réseaux sociaux. L’appel aux clics est une façon pour certains médias de pousser les audiences vers le haut. Pour le lecteur, il s’agit d’une méthode parfois décevante, étant donné le contenu “surteasé”, pour finalement un résultat modeste, voire médiocre. Certes, ces méthodes poussent la curiosité de l’internaute, mais ce dernier a toujours le choix de cliquer ou non.


Vers une disparition de la ligne éditoriale?

Pour Angèle Christin, doctorante en sociologie à l’EHESS et à Princeton et auteur de la thèse Clic ou Pulitzer, cette course au clic tire le journalisme vers le bas et fait même disparaître la notion de ligne éditoriale. “Face à la pression du marché, il y a une forte tension entre un impératif de quantité et la qualité, c’est-à-dire une ligne éditoriale respectable. Les rédactrices et rédacteurs en chef ont des arbitrages à faire sur cette question essentielle. Un gros site américain a carrément supprimé sa rubrique « International », faute d’audience. Les sites de news essaient généralement de garder un équilibre en subventionnant un sujet sur la Syrie, par exemple, par des diaporamas people ou autres petits articles de type « liste » qui vont cartonner”, a-t-elle expliqué dans un entretien diffusé sur le site de L’Express. Connaissant ces conjonctures financières, les médias doivent user de stratagèmes pour attirer l’audience vers leur site.


“Le titre factuel marche mal sur les réseaux sociaux”

3 questions à Christophe Josset, Front Page Editor à L’Express.fr.

Que pensez-vous de ces nouvelles façons de titrer un article sur les réseaux sociaux? “Le titre incitatif a toujours existé dans la presse, on ne peut parler de “clickbait”, de piège à clic, que si l’article ne répond pas aux attentes, s’il est déceptif. On clique mais on n’a pas l’info qu’on recherchait. Il ne faut pas aller trop loin dans l’incitatif. Est-ce une pratique sournoise? Cela dépend si on le fait tout le temps ou pas. L’utilisateur, au bout d’un moment, peut avoir une forme de rébellion.”

La titraille influence-t-elle l’audience? “A court terme, oui, mais ce n’est pas une stratégie éditoriale à long terme. En général, le titre factuel marche mal sur les réseaux sociaux, l’incitatif fonctionne le mieux. On va plutôt faire de l’incitatif, sauf sur certains événements forts émotionellement, comme la mort de la « Mamie Yvette » par exemple. Je ne pense pas qu’il y ait une disparition de la ligne éditoriale, ça dépend où l’on travaille. Ça peut être vrai chez Morandini.com, mais ça ne l’est pas sur les sites sérieux, car ça contribue à la création de l’image du média.”

Quel est le bon compromis entre un titre informatif et incitatif? “Je refuse le compromis, ce sont deux formules qui s’adaptent bien selon les angles. Un bon factuel est dense, clair et explicite. Un bon incitatif incite mais en dévoilant l’angle et un mot-clé qui permet de comprendre de quoi on parle.”

Angelo Salemi et Alice Labrousse


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.