Crowdfunding : le financement participatif peut-il sauver le grand reportage ?


Le grand reportage se réinvente et investit les plates-formes de crowdfunding, système de financement participatif. En cause : les rédactions rognent sur le budget reportage. Des sites spécialisés dans le journalisme comme Spot.us, Emphas.is ou encore Beacon côtoient les deux leaders français, Ulule et Kisskissbankbank. Possibilité de diversifier les formats, liberté de choisir ses sujets ou encore ne pas être muselé par le temps, 6 étapes pour comprendre l’engouement des grands reporters pour le crowdfunding.

1. La crise du grand reportage

Sans titre - 2« Aujourd’hui, une chaîne n’investit plus dans un grand reportage » déclare Philippe Rochot, grand reporter lauréat du prix Albert Londres pour son travail au Liban. Le constat est sans équivoque. Décrié à ses débuts en 1881, ce genre journalistique a traversé les épreuves pour devenir une branche noble de la profession. Aujourd’hui, il doit faire face à un nouveau défi : une économie médiatique en berne. « Je fais partie du jury Albert Londres et je vois des bon sujets mais qui sont réalisés sur deux ans et financés par des firmes privées car elles ont la possibilité d’investir sur le long terme » analyse Philippe Rochot, « alors que les entreprises telles que TF1, France Télévision ou la presse ne miseront jamais sur une longue durée; ils vont miser sur le news. »

2. Le crowdfunding s’ouvre au grand reportage

Si les rédactions rognent sur les budgets de l’actualité internationale, de nombreux journalistes ont trouvé la solution pour faire vivre (et vivre) le grand reportage : le crowdfunding. Littéralement « financement participatif », il fait appel àSans titre-11 des contributeurs pour financer un projet. Le premier effort bien connu a eu lieu en 2003, quand le reporter américain Chris Albritton a réuni assez de dons pour faire un reportage en Irak dans le cadre de son initiative « Retour en Irak ». Depuis, le développement du web 2 .0 a rendu le financement participatif populaire dans le journalisme. Les plates-formes dédiées au journalisme font florès et hébergent des sujets internationaux : empha.is, spot.us, Gojournalism, Beacon, J’aime l’Info et récemment Uncoverage. « Il suffit de créer une sensibilité sur un sujet pour rassembler sur les réseaux qui sont prêts à se mobiliser » déclare le co-fondateur du site Ulule Mathieu Maire du Poset lors d’une conférence en juin 2013 à Montpellier.

3. Le crowdfunding : la solution à une économie instable ?

Le crowdfunding représente un nouveau mode de diffusion et d’expression pour le grand reportage hors entraves des médias traditionnels. Olivier Buu est photographe à l’AFP et co-fondateur du webdocumentaire « Deux reporters à travers l’Espagne en crise ». Il ne connaissait pas ce mode de financement : « je n’étais pas pour ! Je suis de la vieille école qui considère que c’est à la presse de financer un sujet, mais comme elle est en crise, j’ai accepté ».

Le crowdfunding accompagne les grands reporters dans ces mutations économiques et technologiques.

« Il est difficile de se faire financer par les médias lorsqu’il s’agit d’une longue enquête à l’international ou de nouvelles narrations digitales qui n’ont pas de modèle économique stable. Le grand reportage en trouve un par le crowdfunding pour vivre et innover » note Olivier Lambert, journaliste et spécialiste de cet outil. Raphaël Beaugrand, journaliste et auteur du documentaire « Paroles de conflits », parle de do it yourself : « On n’avait ni pré-achat ni financement d’organismes. Je voulais vraiment faire ce documentaire au long court et en format web mais ça ne rentrait pas dans les cordes de la presse écrite ».

4. Un outil pour doper le grand reportage

La révolution digitale a permis la création de nouvelles formes d’écriture pour raconter l’actualité internationale. « Des journalistes indépendants osent faire des sujets qui n’auraient pas osé faire en rédaction car elles sont peu agiles et fermées aux nouveautés » affirme Olivier Lambert. Doper la création, doper les sujets indépendants et doper les formes journalistiques de demain, telle est l’ambition du financement participatif.  Anne-Julie Martin est journaliste et co-auteur de « Femmes polygames », un webdocumentaire mêlant photographies et dessins. Le crowdfunding lui a permis de s’émanciper d’une ligne éditoriale : « on touche quelque chose de créatif, on assume une écriture personnelle. En radio, on a une time line et on ne peut pas délinéariser. On n’est pas enfermée dans un format comme on peut l’être en radio par exemple. On respire. ». Le financement participatif permet aussi de renouer avec la tradition du grand reportage : prendre son temps. Il est l’antinomie de ce qu’appelle Nick Davies journaliste d’investigation au Guardian : le churnalism — mot crée à partir de churn out qui signifie débiter. « Je n’avais aucun diffuseur qui m’imposait des temps de tournage intenables avec des formats stricts, j’étais libre » note Raphaël Beaugrand.

5. Le crowdfunding illustre l’évolution du métier de reporter

« Les gestionnaires des entreprises médiatiques gèrent les médias comme des entreprises. C’est choquant du point de vue français car nous sommes attachés à l’aspect culturel de l’information et à l’image du reporter. Or c’est une entreprise comme une autre et il faut bien trouver une façon de vivre » analyse Olivier Lambert. Aujourd’hui, le crowdfunding reflète un métier hybride. « Ce n’est pas un métier figé où l’on ne peut qu’une seule chose. Il faut avoir la capacité de s’adapter au monde qui évolue » ajoute le journaliste et spécialiste du financement par la foule. Anne-Julie Martin en a fait l’expérience depuis le lancement de son projet il y a trois ans : « je ne pensais pas y passer autant de temps. Il y avait la phase de préparation, de demande de financement, de recherches et d’enquête avant de partir, la préparation du tournage et du voyage, et la post-production. D’habitude, ce sont les boîtes de production qui gèrent. Il a fallu donner des interviews alors qu »en règle générale je suis de l’autre côté du micro. C’est un travail acharné mais passionnant. »

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6. Une solution pérenne ?

« Le crowdfunding n’est pas la solution miracle pour faire tomber de l’argent du ciel. Il finance une partie du projet » note Olivier Lambert. Un constat que fait Adrien Aumont, co-fondateur du site Kisskissbankbank : « si les média ont des difficultés à financer des reportages, cet outils est une solution, mais c’est un outil supplémentaire pour trouver une stabilité. C’est une complémentarité ». « Femmes polygames » est mené grâce à plusieurs financements : les dons participatif, le Centre national du cinéma, la Société civile des auteurs multimédia et la région Alsace. « L’argent nous a servi à financer la production du webdocumentaire. Mais c’est une illusion en soi car on ne peut pas financer un projet dans son intégralité de cette manière » souligne Anne-Julie Martin, co-auteur du documentaire. « Le crowdfunding est une solution désespérée. Il est la bouée de sauvetage du grand reportage. On ne peut pas faire cela à vie. C’est une solution provisoire » conclue Philippe Rochot.

Pour aller plus loin : 

Uncovergae apporte le crowdfunding au journalisme d’investigation

Le blog The Guardian de Nick Davies, spécialiste 


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Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.