The Intercept : le journalisme à la source


Lancé il y a moins d’un an, The Intercept, demeure méconnu en France. Pourtant, ce magazine en ligne risque fort de faire parler de lui. Non content de fouiller jusqu’aux tréfonds des fichiers de la NSA, le site de Glenn Greenwald veut imposer un journalisme sans peurs et sans reproches.

Un prix Pulitzer… et après?

En quelques heures, le 6 juin 2013, Glenn Greenwald, journaliste blogueur activiste reconnu a acquis une notoriété planétaire. Ses révélations sur le système de surveillance mené par l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA), ont même valu au Guardian, où il travaillait, le prix Pulitzer, récompense ultime en journalisme. L’affaire Snowden, c’était lui. Lui et Laura Poitras : les deux journalistes qu’Edward Snowden a contacté pour confier ses 20000 documents classés confidentiels. Une quantité de données pharaonique, mais qui n’était que la partie immergée de l’iceberg puisque ce chiffre n’a cessé d être revu à la hausse pour atteindre 1,7 million de documents. Un chiffre avancé par CBS et qui n’a pas été contesté par la NSA.

Depuis, ces deux “David” ont été approchés par le fondateur d’EBay, Pierre Omydiar, qui voulait poursuivre cette quête de la vérité, coûte que coûte… Ce dernier a ainsi investi 250 millions de dollars pour fonder la plateforme journalistique First Look Media. Le 10 février 2014, The Intercept, le premier né de cette nouvelle entité médiatique a ainsi vu le jour, avec aux commandes Glenn Greenwald et Laura Poitras, entre autres. Créé au départ pour prolonger le décryptage et l’analyse des fichiers délivrés par Snowden, The Intercept ne compte pas s’arrêter en si bon chemin.

Tout en cherchant à s’installer dans le paysage médiatique, l’équipe n’en démort pas : “nous avons une obligation vitale vis-à-vis du public de poursuivre nos recherches”, indique l’ours du site. “ Nous devons aller au bout de cette affaire et de ces documents”. Pour encourager les lanceurs d’alerte à poursuivre la route tracée par Felt, Manning et Snowden, le site dispose d’une fonction anonyme et sécurisée de dépôt de fichiers accompagnée d’une série de conseils pour bien « leaker ».

Ecrire sans peurs ni pressions

Néanmoins, cette mission, à court terme, n’est pas la seule que s’est donnée The Intercept. Une vingtaine de journalistes aguerris, dont les célèbres fondateurs, mènent ainsi en parallèle d’autres investigations pour, à plus long terme, faire de The Intercept un média à part entière et innovant, faisant la part belle au journalisme d’investigation.

Avec en ligne de mire, une véritable indépendance éditoriale, un journalisme contradictoire et “pas la moindre peur ou pression”, les journalistes de The Intercept prônent la transparence et la responsabilité. “Nous avons une totale liberté éditoriale , d’excellentes sources et des connexions”, précise Murtaza Hussain, journaliste spécialisé dans la politique, les affaires étrangères et les droits de l’homme. “Nous avons la liberté de prendre des positions qui peuvent sembler antagonistes mais nous ne craignons pas les représailles économiques. Nous sommes considérés comme des « outsiders » et c’est une très bonne chose pour nous”.

“The Intercept est une nouvelle organisation, courageuse et contradictoire qui cherche à mettre les puissants et les institutions face à leurs responsabilités”, confirme Juan Thompson, journaliste de The Intercept. “Il est essentiel qu’un tel groupe de journalistes existe en cette période où les gouvernements cherchent toujours plus de puissance”.  « The Intercept pratique un  journalisme de combat, plus que seulement d’investigation », corrobore Jean-Marc Manach. « Ils ont réuni une fine équipe et sont l’un des rares, sinon le seul média, à vraiment mettre l’accent sur la sécurité informatique et la protection des sources (et de ses journalistes) ».

Une première année “tumultueuse”

Malgré des ambitions plus que louables et une source de financement dont rêveraient l’immense majorité des médias, tout n’est pourtant pas rose pour The Intercept… Après avoir fait fantasmer de nombreux journalistes par leur éthique et leurs moyens quasi illimités, le “choc des cultures”, a été brutal. Embauchés pour leur indépendance et leur côté anti-autoritaire, certains journalistes ont eu du mal à se plier au management vertical imposé par leur mécène. Suite à de nombreuses tensions avec la direction, Matt Taibbi, journaliste financier, est retourné chez Rolling Stone et l’ancien rédacteur en chef, John Cook, a lui aussi quitté le navire.

Néanmoins, avec de l’argent, d’excellentes plumes et de nombreuses sources, The Intercept a de beaux jours devant lui. “Nous sommes encore en phase de développement”, rassure Murtaza Hussain. “Le site n’a pas atteint le plein potentiel que nous visons, […] mais nous allons bientôt être en mesure de définir notre caractère et commencer à publier régulièrement”. “Nous avons eu une année tumultueuse, mais nous avons passé le cap”.

Preuve en est : en décembre, First Look Media a lancé son deuxième site Reported.ly, visant à filtrer les médias sociaux et y repérer les nouvelles importantes à l’échelle planétaire.


A propos Obsweb

Le programme de recherche OBSWEB - Observatoire du webjournalisme (CREM - Université de Metz) étudie les transformations en cours au sein de la presse d’information avec l’avènement d’Internet et de l'écriture multimédia.