Le Web 2.0 réveille le critique culturel qui est en vous


Et si en chacun de nous sommeillait ce petit dandy à lunettes, cheveux ébouriffés ? Ce philosophe des temps modernes qui s’adonne, extatique et le dos courbé, à des manipulations abstraites. Et si nous pouvions réveiller ce petit critique culturel dormant qui ne rêve que de donner son avis sur tout : la littérature, le théâtre, le 7ème art, les jeux-vidéos ? Non pas que nous n’ayons jamais su faire preuve d’esprit critique avant, mais à moins d’être professionnel, nous n’avions jamais pu l’exercer que pour nous-même et, sans conviction, pour quelques proches.

Avant, la critique culturelle était l’apanage des journalistes

Jusqu’à aujourd’hui, la « critique culturelle », c’était un genre journalistique, à la fois bien défini, à la fois vague. Bien défini parce que, les journalistes comme les lecteurs l’identifient facilement comme relevant de l’actualité culturelle, même s’ils seront tentés d’utiliser d’autres termes plus spécifiques comme « critique cinéma » ou « critique littéraire ». Vague parce que, justement, ce genre se décompose en une multiplicité de sous-genres : la critique littéraire, théâtrale, musicale, artistique… auxquelles ce sont ajoutées des critiques plus récentes : cinématographique, télévisuelle, photographique voire culinaire.

Cette multiplicité de sous-genres dans le genre a participé de l’essor de la presse magazine spécialisée dans la seconde moitié du XXème siècle. C’est d’ailleurs à cette époque qu’attribue Rémy Rieffel dans son article L’évolution du positionnement intellectuel de la critique culturelle l’émergence du terme « critique culturelle ». Pour autant, la critique en tant que telle existe quasiment depuis la création des premiers journaux. Dans L’Encyclopédie, Diderot définissait le journaliste comme un « auteur qui s’emploie à publier des extraits et des jugements des ouvrages de littérature, de sciences et des arts, à mesure qu’ils paraissent ».

Aujourd’hui, la vision que l’on se fait d’un journaliste s’est bien éloignée de ces standards. Quelle que soit sa spécialité dans les nombreux médias qui sont apparus depuis, le journaliste est traditionnellement tenu à un certain devoir d’objectivité, tout du moins à l’absence de jugement de valeur. Sauf dans le genre de la critique culturelle – microcosme journalistique – dans lequel les journalistes ont encore le droit, et se font même le devoir, de garder une posture d’intellectuel libre voire, comble du luxe, carrément licencieux.

Pour clarifier cette idée, Rémy Rieffel explique que l’on « classe généralement les journalistes selon trois conceptions de rôle : les valeurs d’antagonisme (se poser en adversaire des pouvoirs), de diffusion (donner rapidement des informations et privilégier celles qui intéressent la majorité du public) et d’interprétation (analyser et interpréter les questions difficiles) ». Les journalistes culturels mettant l’accent sur la valeur d’antagonisme au contraire des autres journalistes qui la délaissent (exception faite de certains métiers spécifiques comme celui d’éditorialiste, caricaturiste, dessinateur…).

Un antagonisme qui leur est d’autant plus cher que les professionnels de la « critique », qui disposent encore d’une influence non négligeable sur les consommateurs de biens culturels, aiment à penser qu’ils s’inscrivent en adversaire de la promotion publicitaire et des contraintes marchandes liées aux industries culturelles. Le « critique » incarnant un acteur autonome de légitimation symbolique (selon les mots de Pierre Bourdieu dans Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire).

…mais ça, c’était avant

Or, parler d’un bien culturel de sortie ou représentation actuelle, et lui donner une place dans l’espace médiatique (surtout lorsqu’il s’agit d’émettre sur lui un jugement positif) concourt à une logique de promotion. Sans parler des organes de presse qui ont abandonné les valeurs d’antagonisme propres à la critique pour se faire une des cibles les plus faciles des stratégies de marketing. Qui n’a jamais goûté avec amertume la promotion assumée des invités des journaux télévisés ?

Mais avec le développement de l’Internet, la critique culturelle s’est vue augmentée d’une dimension collaborative qui a révolutionné cette dialectique. Car Internet n’a pas seulement modifié l’économie sur laquelle reposaient les industries culturelles (achat en ligne, téléchargement, numérisation…). Grâce au web 2.0, il a aussi donné à l’internaute le pouvoir de recommandation dont seuls les critiques professionnels disposaient jusqu’alors et, ce faisant, transformé le processus d’intermédiation (terme permettant de désigner les intermédiaires qui agissent pour la mise en relation des industries culturelles et les consommateurs de biens culturels).

Par exemple, sur les sites commerciaux, les consommateurs ont la possibilité d’émettre un retour sur les produits achetés et, comme sur Amazon, de donner une note à ces produits. Commentaires et notes de consommateurs prises en compte qui vont avoir une grande influence sur les recommandations du dit-site vers ses internautes, et par conséquent, sur la répartition de ses ventes.

Mais là où les possibilités d’Internet s’expriment et bouleversent le plus les modalités de critique des biens culturels, ce ne sont pas sur les sites de vente mais sur les sites spécialisés dans le référencement des œuvres culturelles. Allociné (films et séries télévisées), IMDb (équivalent anglophone), jeuxvideo.com, Metacritic ou, plus récemment, Sens critique… Plus que n’importe quel mastodonte de la presse magazine spécialisée, ces sites à succès sont devenus d’importants acteurs de légitimation des œuvres culturelles. Comment ?

Le critique amateur : plus visible, plus crédible

La première innovation apportée par ces sites, et dont reste particulièrement imprégné Metacritic, est le recensement exhaustif des critiques culturelles de la presse spécialisée. Concrètement, ces sites recensent les critiques dans une base de données. Ces données, une fois récoltées sont pondérées par un algorithme qui permet l’attribution d’une note globale. Cette note devient un critère de recommandation limpide qui facilite la recherche d’oeuvre culturelle légitimée par les journalistes. La question que l’on peut se poser est : s’agit-il seulement d’un dispositif technique ? Ou bien peut-on considérer que la pondération des critiques culturelles sur Internet est elle-même une forme de critique ? Les algorithmes sont des «recettes» secrètes. Ils revêtent une subjectivité, une interprétation de ce qu’est la critique culturelle. Il suffirait aux sites de modifier leur algorithme pour que la note globale change, et avec elle le regard des internautes sur l’oeuvre. Ce que font les sites lorsqu’ils recensent les critiques culturelles, c’est qu’ils sélectionnent un «corpus» de titres de presse. Peut-on vraiment établir et légitimer ce corpus avec des critères résolument objectifs ? Probablement pas. L’algorithme lui-même résulterait d’une posture intellectuelle, subjective et libre apriori de toutes contraintes marchandes.

La deuxième innovation, intimement liée aux capacités techniques qu’offrent le web 2.0 aux web-masters, est la possibilité pour les internautes de commenter des publications ou nourrir des blogs personnels dont l’interface et l’hébergement sont entièrement assumés par des sites spécialisés, comme Allociné. Cela a eu pour conséquence de donner à la critique amateur une visibilité et une légitimité que ne pouvaient garantir au départ les simples blogs. A tel point qu’émergent au sein des bloggers très suivis des petits leaders d’opinion proche d’une démarche professionnelle. Le club 300 d’Allociné (qui regroupe les contributeurs les plus influents du site, invités régulièrement à des avant-premières et des soirées) illustre bien ce phénomène, mais pose la question de l’instrumentalisation marketing des communautés en ligne.

Un exemple de contribution amateur sur Allociné.fr

Un exemple de contribution amateur sur la page Allociné.fr du « Parrain »

En tout cas, il ne serait pas juste de dire que ces sites spécialisés font exclusivement concurrence à la critique professionnelle. Leurs apports permettent plus précisément de repenser l’articulation parfois déséquilibrée entre le goût populaire, les critiques professionnels et la promotion publicitaire. Dans notre reportage sur Sens critique (voir ci-dessous), nous avons interrogé des utilisateurs pour qui les recommandations des internautes permettent non seulement de cibler des oeuvres proches de leur goût, mais aussi de rendre visibles des celles, peu marketées, qui seraient restées confidentielles dans le jeu médiatique traditionnel (un phénomène qui n’est pas sans rappeler la théorie de la longue traîne popularisée par Chris Anderson). Des changements importants dans les usages et l’accès à la culture que certains spécialistes n’hésitent pas à qualifier de « révolution ». Une révolution que nous avons souhaité illustrer par un exemple : celui du site SensCritique, en plein boom depuis un an.

Focus sur SensCritique

Lancé en 2011, SensCritique est un site qui organise « le bouche à oreille culturel » autour des films, des séries, des livres, des bd, de la musique et des jeux vidéos. Ce guide, qui se veut exhaustif et centré autour de la recommandation sociale, compte aujourd’hui 300 000 membres, dont plus de la moitié ont rejoint la communauté en 2014. Contrairement à la majorité des réseaux sociaux, SensCritique est ouvert aux non-inscrits. C’est ainsi que chaque mois, pas moins de 2 millions de visiteurs unique se rendent sur le site. 

Comment ça marche ?

SENSCRITIQUE

 

Rencontre avec le journaliste Clément Apap

Clément Apap est l’un des co-fondateurs de SensCritique avec Guillaume Boutin et Kevin Kuipers. Nous avons joint en visioconférence ce journaliste (et fondateur de Gamekult) afin de mieux comprendre le modèle sur lequel repose son site. Pour lui, SensCritique est l’un des acteurs d’une « révolution de l’accès à la culture ».

« On est tous prescripteurs »

Nathan, Thomas et Kevin font partie de la communauté SensCritique. Ils postent régulièrement des critiques et notations sur le réseau social culturel. Ces trois amateurs-prescripteurs nous ont expliqué en quoi le site a changé leur façon d’appréhender la culture.

Nolwenn Mousset & Victor Schmitt