Syrie, la cyber-guerre


Derrière la guerre de terrain, un second conflit se dessine en Syrie. Il se joue dans l’arène d’Internet et manie son lot d’armes : piratages, programmes malveillants, campagnes d’hameçonnage, vidéos, témoignages… Les opposants au régime de Bachar al-Assad rendent compte du quotidien de la guerre. Véritable lucarne vers ce pays aujourd’hui isolé. Internet est aussi un moyen d’organiser la résistance, de dénoncer la répression et les crimes du régime dictatorial.

Une résistance qui s’organise

Dès le début du soulèvement, des comités locaux ont émergé dans les différentes villes syriennes. Leur rôle est de planifier les événements, témoigner et rendre compte de la situation sur place. Ils ont fondé ensemble les « Comités locaux de coordination de la Syrie ». Leur moyen de diffusion ? Internet et ses réseaux sociaux.
Le webdocumentaire « Syrie les cyber-soldats » réalisé par RFI met en avant la bataille des télécommunications qui fait rage en Syrie. Des outils de télécommunication sont acheminés clandestinement par les rebelles, depuis Antakya  (Turquie). Ce matériel provient de pays européens ou des pays du Golfe. Pour échapper aux réseaux publics syriens les accès Internet se font par satellite. Cette solution est coûteuse mais obligatoire. Comme expliqué dans le webdocumentaire, le prix d’un téléphone ou d’un modem satellite est d’environ 3 000 euros tandis qu’une minute de connexion sur ces appareils peut dépasser les 15 euros. Le budget « télécommunication » de la rébellion syrienne s’élève ainsi à près de dix millions de dollars.

Le webdocumentaire met également en avant le quotidien et le rôle des cyber-soldats qui se dressent contre le régime de Bachar al-Assad. L’un d’eux explique : « Notre révolution se fait par caméra […] pour documenter les combats, pour l’histoire de cette révolution […] Je veux montrer au monde entier sur Internet les difficultés de l’armée syrienne libre sur le Front et les souffrances du peuple syrien… ». Le webdocumentaire démontre l’importance des réseaux sociaux et notamment de Youtube dans le conflit syrien. L’un des exemples les plus évocateurs est l’attaque chimique du 21 août 2012 à Damas. Des activistes syriens ont filmé et posté des vidéos de l’attaque. Elles ont constitué une preuve de crime contre l’humanité et ont démontré que des armes chimiques avaient bien été utilisées.

Le prix Reporters sans frontières du Net-citoyen, organisé avec le soutien de Google « récompense un internaute, un blogueur ou un cyber-dissident qui s’est illustré par ses activités de défense de la liberté d’expression sur le Net ». En 2012 il est décerné aux centres des médias fondés par les activistes syriens. «Ces simples citoyens, qui se sont improvisés journalistes, prennent tous les risques pour nous informer, pour que la répression ne se fasse pas dans le silence le plus complet» avait alors déclaré Lucie Morillon, de Reporters Sans Frontières. L’association rappelle aussi qu’en l’absence des médias en Syrie «… ces comités représentent presque le seul moyen de tenir le monde informé de la violence qui ravage le pays. Ils ont émergé spontanément au début de la révolte syrienne en mars dernier, et rassemblent des militants des droits de l’homme aux côtés de journalistes locaux ».

Cyber soldatsCapture d’écran du webdocumentaire « Syrie les cyber-soldats »

Plusieurs pays, dont les Etats-Unis, apportent une aide matérielle aux rebelles syriens en leur fournissant des logiciels et des outils de télécommunication. Lors d’une conférence, en 2012, la porte-parole du Département d’Etat américain, Victoria Nuland,  révèle  qu’une aide comprenant 2000 kits de télécommunication incluant des ordinateurs, des téléphones et des caméras avaient été donné aux opposants syriens. Afin d’assurer leur sécurité, ce matériel est « conçu pour être indépendant et pour pouvoir contourner le réseau domestique syrien ». Cette aide permet « d’aider ceux qui subissent des intrusions du gouvernement, ou dont les capacités de communiquer les uns avec les autres sont bloquées par le gouvernement ainsi que pour assurer leur sécurité».

Internet, terrain miné

Outil de résistance et d’information, Internet sert aussi les intentions du régime syrien qui l’utilise pour traquer les opposants. Et les exemples sont nombreux.

En 2012 un « faux » Youtube piégeait les rebelles syriens. En se présentant comme une page YouTube dédiée aux vidéos d’opposants au pouvoir, ce site était en réalité une technique d’hameçonnage (phishing). Le danger pour les opposants était double. Un logiciel malveillant s’installait sur l’ordinateur quand le site invitait l’internaute à mettre à jour le logiciel de téléchargement flash. Une fois installé, le programme espion prenait le contrôle du PC et accédait à ses informations. Le site récupérait également les mots de passe des utilisateurs qui souhaitaient commenter une vidéo.

faux site youtubeUn faux Youtube permettait de pièger les internautes – EFF 

L’armée électronique syrienne (SEA)

Ce groupe invisible, composés de pirates informatiques pro-Bachar al-Assad, attaque des sites web pour récupérer des données ou faire fuiter de fausses informations. Propagande du régime et pression sur les opposants, on recense, parmi ces victimes, le compte Twitter d’Associated Press. En 2013, la SEA publie un tweet à l’aide du compte de l’agence : «Attentat à la maison blanche, Barack Obama est blessé». Résultat : La Bourse de New York plonge brutalement de près d’un pour cent. Plus récent, le journal Le Monde a également vu son compte Twitter piraté. Plusieurs messages ont été postés par la SEA. On pouvait ainsi lire «Nous condamnons le terrorisme en France, mais Le Monde et le gouvernement français soutiennent le terrorisme en Syrie».

Associated pressLe compte d’Associated Press piraté

 

Surveillance, l’aide des entreprises occidentales

Plusieurs entreprises occidentales sont soupçonnées d’avoir fournis du matériel de surveillance au régime de Bachar al-Assad. C’est le cas de Qosmos qui est accusée en 2012 par la Fédération internationale des droits de l’homme et la Ligue des droits de l’homme  d’avoir fourni du matériel destiné à « analyser en temps réel les données numériques qui transitent sur les réseaux ». « Les entreprises occidentales doivent savoir qu’elles ne peuvent vendre ce type de matériel à des régimes autoritaires en toute impunité, et sans se soucier des conséquences de l’utilisation de ce matériel par ces régimes » peut-on lire dans le communiqué de la LDH (la Ligue des droits de l’homme). Qosmos a toujours nié son implication. Le parquet de Paris a ouvert une information judiciaire.

En réponse, l’Union européenne a pris des mesures, en décembre 2014, pour contrôler les exports des technologies de surveillance des entreprises comme Amesys, Qosmos ou encore Gamma International. Elles devront désormais demander des licences afin d’exporter ces technologies de surveillance hors de l’Union européenne. Ce contrôle permettra de limiter l’exportation de ces technologies vers des régimes connus pour leur violation des droits de l’homme. De même, l’Union européenne et les Etats-Unis ont interdit l’exportation de technologies de surveillance vers la Syrie et l’Iran.

Journalistes, Net-citoyens et citoyens journalistes


Les dangers d’une cyber-guerre totale

«La cyber-guerre n’est pas fondamentalement différente de la guerre matérielle conventionnelle» expliquaient en 2002 trois analystes à travers l’article « Contrer la cyber-guerre » paru dans la revue de l’Otan. «Une cyber-guerre totale provoque des dégâts matériels et fait des victimes, soit par suite d’attaques lancées délibérément pour semer la destruction, soit à cause d’une dégradation (…) dans des domaines tels que le contrôle de la circulation aérienne, de la gestion des services d’urgence, de la gestion de l’approvisionnement en eau et de l’alimentation en énergie électrique». Le danger survient aussi car la cyber-guerre «ne connaît pas de limites ni de distinction entre les cibles militaires et civiles ». En conclusion « La planification de la défense doit prendre en compte le monde virtuel si l’on veut avoir une chance de limiter les dégâts matériels dans le monde réel. »

Thomas Rid, professeur des études de sécurité au King’s College de Londres, est moins alarmiste. Il estime dans une vidéo postée sur le site web de la revue de l’Otan que les cyberattaques ne remplissent aucune des conditions de la guerre. « Dans les attaques informatiques, avoir des moyens offensifs ne signifie pas forcément avoir des moyens de défense. Les statistiques sont là : il s’agit surtout d’espionnage, de cybercriminalité, un peu de sabotage, et bien sûr, d’hacktivisme, de subversion […] C’est comme avec les rencontres en ligne. Ce qui compte, ça se passe hors ligne. Et c’est très vrai aussi en matière de violence. »

Cyberguerre, champ de bataille sans lois ni règle ?

Non le cyberespace n’est pas le far West du Net échappant au droit international existant. Le droit des conflits armés et les droits de l’homme s’y appliquent. Au niveau européen, l’Union européenne a adopté en février 2013 la stratégie de cyber-sécurité et un projet de directive. Elle ne traite pas de la cyber-guerre mais se focalise sur la dimension privée de la cyber-sécurité. De même, L’ENISA (L’Agence européenne chargée de la sécurité des réseaux et de l’information) créée en 2004, a pour mission « d’assurer un niveau élevé de sécurité des réseaux et de l’information. ». Elle veille à la cyber-sécurité.

Au niveau international, le Centre d’excellence de cyber-défense coopérative de l’OTAN publient en 2013 le manuel juridique de Tallin regroupant 95 règles, étudiées par un groupe d’experts, de droit et de non-droit en matière de cyber-guerre. On y retrouve ainsi l’interdiction d’attaquer des infrastructures médicales, les journalistes, les civils (article 53), de provoquer des catastrophes environnementales…

Les nombreuses vidéos et photographies postées à la fois par les partisans et opposants au régime syrien mais aussi par de simples citoyens, donnent le sentiment d’assister en direct au conflit. Sources d’informations ou dérives propagandistes, le web est pris d’assaut. De nombreuses vidéos faisant la promotion d’actes effroyables circulent sur Internet. Le régime de Damas et les rebelles syriens se rejettent la faute et s’accusent mutuellement de ses actes barbares. Fragiliser l’adversaire, décrédibiliser ces actes, sa cause auprès de l’opinion internationale, voilà le dessein projeté des belligérants.