Journalistes pigistes en région : entre liberté et précarité


Le journalisme possède différentes facettes, être pigiste est l’une d’elles. Peu connue et peu reconnue, nombreux sont les clichés qui sont associés à cette profession, considérée comme une catégorie à part du journalisme. Une catégorie de précaires et de débutants. La réalité est toute autre. Pascale Braun, Philippe Bohlinger et Frédéric Marvaux sont pigistes en région et ils assument ce choix. La raison principale ? Une autre manière de travailler. Ces trois pigistes font face à certains préjugés qui entourent leur profession et clament leur liberté ainsi que leur indépendance. Qui sont-ils vraiment ?

 

“ Un pigiste est un journaliste, c’est important de le rappeler ». Pascale Braun est journaliste depuis l’âge de 18 ans. Cela fait trente ans qu’elle exerce ce métier et plus de 20 ans qu’elle est journaliste pigiste. Pour elle, pigiste en région suppose plusieurs choses.« C’est une façon d’exercer le journalisme, ce n’est pas une catégorie à part. Journaliste en région, cela suppose de connaître sa région, de la connaître sous différents angles, selon le média pour lequel on exerce”, explique-t-elle. Le pigiste doit avoir la capacité de s’adapter à chaque fois qu’il écrit pour une rédaction différente. Il doit se fondre dans la ligne éditoriale du journal. Il doit donc rapidement s’imprégner de l’esprit du journal pour écrire en bonne et due forme, en un minimum de temps.

 » C’est un choix de liberté et d’indépendance  » – Pascale Braun

Un pigiste, selon le dictionnaire Larousse, est un“typographe, journaliste, rédacteur, correcteur, etc., payé à la pige”. Le Centre d’Information et de Documentation jeunesse ajoute que “cela veut dire qu’il est rémunéré à l’article, au reportage ou à la photo. C’est le plus souvent un journaliste débutant”, il n’est donc pas rattaché à un organe de presse particulier. 

Le pigiste possède son propre matériel de travail (informatique, appareil photo, magnétophone, etc.), de façon à pouvoir transmettre ses informations, le plus vite possible aux rédactions. Autre nécessité : maîtriser tous les outils informatiques et de communication. Il doit également faire preuve de rigueur, avoir une bonne maîtrise du rédactionnel et de l’expression orale. Le pigiste est en quête permanente d’informations et d’idées d’articles. Aujourd’hui plus que jamais, il doit être compétent aussi bien sur les supports papier, que sur le web.

Entre liberté dans le choix des sujets et l’indépendance éditoriale, le journaliste pigiste mène et organise ses interviews, et réalise ses reportages à peu près comme bon lui semble.

A écouter : Témoignage de Pascale Braun 

Crédit photo : Antony Picore

Une profession à double tranchant

« L’image de précarité colle beaucoup à la peau du pigiste, cela peut faire qu’on le regarde un peu avec condescendance  » – Philippe Bohlinger

Le métier de journaliste pigiste n’est pas forcément de tout repos. Même si elle aime ce qu’elle fait, Pascale Braun connaît les désavantages de sa profession. ”Quand j’étais salariée à ID Lorraine, j’ai réalisé que je travaillais beaucoup, mais que je ne ramenais pas de travail à la maison. Ici, je travaille chez moi, mais je n’ai jamais réellement fini. Il existe également une forme de fragilité, de précarité. Il ne faut jamais s’arrêter : pas le droit d’être malade, d’avoir un coup de mou”.

L’une des difficultés principales du pigiste est l’organisation. Il doit veiller à la fois à ne pas être submergé de travail et à ne pas en manquer. Il doit savoir équilibrer ses productions afin d’assurer ses revenus; sorte de défi permanent pour le pigiste. Sa plus grande qualité est la curiosité. Le pigiste est soit polyvalent, c’est-à-dire qu’il traite de tous les sujets; soit spécialisé dans un domaine en particulier. Il peut être amené à beaucoup se déplacer, et n’a pas d’horaires précis de travail.

Le pigiste doit surtout savoir vendre ses sujets, mais aussi faire valoir ses compétences. À cela s’ajoute la constante concurrence avec les autres journalistes pigistes pour trouver des contrats. Pour Pascale Braun, rien n’est joué d’avance ! “ En tant que pigiste, tu n’as pas le droit à l’erreur. Tu te fais très vite virer si tes papiers ne sont pas bons, si tu n’es pas réactif et opérationnel toute l’année. Il ne faut pas se faire d’illusions, décrocher un CDI dans la presse, c’est loin d’être une garantie ”. Même son de cloche du côté de Fred Marvaux, photojournaliste pigiste : « Si je ne produis pas d’images, je suis sûr que je n’en vendrai pas. Déjà que quand j’en fais je ne suis pas certain de les vendre… ».

A lire : Témoignage de Fred Marvaux

 Un mal pour un bien 

Je pense qu’il ne faut surtout pas s’imaginer que la précarité est l’apanage des pigistes. Et pour moi, c’est une preuve de performance dans le journalisme que d’être pigiste” – Pascale Braun

Si le journalisme est vécu comme une grande aventure, la réalité est telle que la précarité fait partie du voyage. Entre CDD et chômage, la stabilité du journaliste pigiste est mise à rude épreuve. « On est fragile et modeste, mais l’avantage, c’est que l’on est indépendant. J’aime ce métier pour ça. Cela me permet de manger et d’avoir une plume plus libre; mais on a peu de moyens » confie un ancien professeur d’histoire – géographie qui a tout plaqué pour devenir chef d’une agence spécialisée dans la presse hebdomadaire régionale, qui compte trois journalistes et une trentaine de correspondants 1.

« Le pigiste n’a pas de revenus fixes tous les mois, c’est assez fluctuant. On peut gagner 500 euros un mois, puis 3000 le mois suivant. Au final, est-­ce qu’il y a vraiment une sécurité de l’emploi au 21e siècle dans une entreprise de presse ? Je n’en suis pas sûr. Je vis assez bien de la pige, je me suis habitué à la fluctuation de revenus. Je me dis que ça fait bientôt 10 ans que je travaille, et que ça se passe bien  » constate Philippe Bohlinger, pigiste et Président du collectif C’est l’Est. Il évolue au quotidien dans un espace de co-working qui lui permet de côtoyer des personnes de tout horizon et lui donner d’éventuelles idées de sujet.

A écouter : Témoignage de Philippe Bohlinger 



« Pigiste, c’est un statut précieux, mais mal connu » – Philippe Bohlinger


Un journaliste comme un autre ?

PIGISTE

Pour un journaliste pigiste, comme pour un journaliste salarié, le travail reste donc globalement le même ; ce sont les conditions dans lesquelles il est exercé qui changent. Pourtant, aux yeux du grand public et de certains journalistes en poste, les pigistes ne sont pas considérés comme des journalistes à part entière. Pascale Braun, pigiste depuis 20 ans, ne comprend d’ailleurs pas cette distinction. “Il n’y a pas une once de différence. Le feuillet que je fais est un feuillet que j’écris en tant que journaliste. Mon travail est le même, que je le fournisse en tant que salariée d’un média, ou en tant que pigiste”. Un avis partagé par Fred Marvaux : « J’ai ma carte de presse, comme un titulaire avec 20 ans de boîte ».

« Dans un journal, j’ai déjà entendu un photographe dire qu’il allait revenir pour couvrir un sujet, car il valait mieux que ça soit un « staff qu’un pigiste » qui le fasse » – Fred Marvaux

L’aspect “free-lance” semble être la seule chose qui différencie les pigistes des autres journalistes. Le fait de travailler différemment permet d’avoir une autre vision du métier ou des pratiques qui s’en dégagent. Dans son étude, Faire valoir ses compétences : les pigistes et le placement de sujet, Olivier Pilmis démontre que les pigistes doivent acquérir des compétences sur le tas, comme le démarchage des sujets auprès d’employeurs, avant de pouvoir espérer tisser des liens durables avec des rédacteurs en chefs. “À ce titre, savoir placer un sujet devient presque aussi important que d’être capable de l’écrire”  2.

Pour Philippe Bohlinger, en revanche, le pigiste  » n’est pas un journaliste comme les autres, car il est un peu commercial. Il faut faire la part des choses pour ne pas survendre ses idées. C’est aussi le risque du pigiste : vouloir en faire trop pour faire passer ses idées d’articles sur un ou plusieurs feuillets« .

J’ai été rédactrice en chef, et j’ai recruté pas mal de gens. Les premiers embauchés ont été des pigistes. C’était pour moi une très grande qualité, un véritable atout. Pigiste, c’est très formateur : si tu as réussi à être pigiste, c’est que tu as réussi à vendre tes papiers, et donc qu’ils étaient bons” affirme Pascale Braun.

1. Rodolphe Baron, Laurent, journaliste en région : 1476€ par mois et des avantages, Rue89.nouvelobs.com, 2/04/2013 [en ligne], http://rue89.nouvelobs.com/rue89-eco/2013/04/02/laurent-journaliste-region-1-476-euros-mois-quelques-avantages-240847, consulté le 29 décembre 2015
2. Olivier Pilmis, « Faire valoir ses compétences : les pigistes et le placement de sujet », Formation emploi [En ligne], 99 | juillet-septembre 2007, mis en ligne le 30 septembre 2009, consulté le 11 février 2016. URL : http://formationemploi.revues.org/1480

 

Kim Minet
Uranie Tosic
Léa-Océane Lallemant