[INTERVIEW] Nicolas Kayser-Bril : « La compétence clé du datajournalisme, c’est la gestion de projet »


Dans le cadre de la dernière journée des Assises du journalisme 2016 se déroulait la conférence intitulée « Data-reporters : quelle plus-value pour les rédactions ? » L’occasion de s’entretenir avec l’un des intervenants de ce débat, Nicolas Kayser-Bril, cofondateur de Journalism++ et pionnier du datajournalisme en France.

 

 

Journalism++ est une agence de journalisme de données fondée il y a cinq ans par Nicolas Kayser-Bril et Pierre Romera.

L’agence se module autour de trois activités principales : former des journalistes étudiants, développer des applications interactives et réaliser des grandes enquêtes.

  • Nicolas, comment définissez-vous le datajournalisme ?
    Pour moi, le datajournalisme, c’est faire du journalisme à partir de données structurées. Ce sont des données qui peuvent être lisibles par un ordinateur ou des tableaux, mais pas uniquement. Ce qui est intéressant quand on fait du datajournalisme c’est surtout la manière de s’organiser. On peut difficilement traiter des données structurées seul, il faut donc travailler en équipe avec des développeurs et d’autres corps de métiers.

 

  • Les journalistes sont-ils maintenant dans l’obligation de travailler en coopération avec des développeurs ou des graphistes ?
    Personne n’est obligé. Le fait est qu’en travaillant avec des développeurs, on fait du journalisme d’une manière spécifique. Le datajournalisme est une question de process, pas de résultat. Cela permet de réaliser des enquêtes et des formats que l’on ne pourrait pas faire sans l’apport de développeurs ou graphistes.

 

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Nicolas Kayser-Bril présente le projet The Migrant Files lors des Assises du journalisme 2016.

 

  • À quel moment de votre carrière vous êtes-vous orienté vers le datajournalisme ?
    J’ai appris à coder lorsque j’étais plus jeune, et en bloggant dans les années 2000. C’était pour moi normal de faire ce qu’on appelle aujourd’hui des « applications interactives ». Vers la fin des années 2000, le terme datajournaliste est apparu. C’est à ce moment que j’ai commencé à faire du datajournalisme pour le Post.fr (aujourd’hui le Huffington Post -ndlr) et ensuite chez Owni.

 

  • Certaines personnes pensent que le datajournaliste va à l’encontre du journalisme en négligeant des aspects comme le terrain ou l’humain. Quel est votre avis sur la question ?
    Je trouve que c’est un débat d’une stérilité incroyable. Chacun est libre de créer du contenu comme il l’entend. Nous ce qu’on fait, c’est qu’on cherche à mesurer des problèmes qui ne sont pas mesurés. Par exemple, personne n’avait évalué le nombre de personnes qui meurent en essayant de se rendre en Europe, donc nous l’avons fait. On ne peut pas traiter un sujet pareil sans s’intéresser aux gens, au cœur du problème. Certes, on ne va pas aller sur le terrain, mais on va travailler avec des gens qui sont sur place. Quand on est sur le terrain, on n’a pas la même vision de l’humain que la personne qui est derrière son ordinateur et qui collecte ces centaines d’histoires individuelles. Ce n’est pas pour autant que les deux sont incompatibles. C’est absurde de les opposer.

 

  • Est-ce que vous pensez que l’image du datajournaliste est celle d’un nerd collé à un ordinateur en train de manipuler des chiffres et des tableaux ?
    C’est difficile de dire non dans le mesure où, au final, on est toujours derrière son ordinateur. Le concept, c’est d’utiliser des ordinateurs pour qu’ils fassent une partie du travail à notre place. Après, c’est comme n’importe quel type de journalisme. Si on a la volonté de faire les choses bien, il faut connaître les sujets dont on parle, il faut aller sur le terrain. Lorsque nous avons réalisé notre sujet sur les réfugiés, nous avons envoyé des gens sur place. On ne sera jamais capable de faire quelque chose de bien si on reste derrière son ordinateur en permanence.

 

  • Un datajournalisme est-il dans l’obligation de savoir coder ?
    Non. La compétence clé du datajournalisme n’est pas le code, c’est la gestion de projet. Ma définition est que le datajournalisme doit faire travailler ensemble des compétences différentes, et pour cela, il faut savoir gérer un projet. Des développeurs ou des rédacteurs, ça se recrute. Les compétences de la personne qui va faire travailler tout un groupe ensemble dans un but journalistique sont très recherchées.

 

  • À titre personnel, de laquelle de vos productions êtes-vous le plus fier ?
    C’est difficile à dire. Celle qui a eu le plus d’impact, c’est The Migrant Files, car nous avons mesuré quelque chose qui n’avait jamais été mesuré. Après cela, les pouvoirs publics et les organisations internationales ont commencé à faire le travail qu’elles auraient dû effectuer depuis longtemps. C’est donc une fierté d’avoir réussi à changer la manière dont les institutions regardaient un problème.