La photo va bien, ne vous en faites pas !


Le journalisme traverse une mutation spectaculaire. Et la précarisation croissante de la profession de photojournaliste n’y échappe pas. Face à cette réalité professionnelle inquiétante, tout espoir n’est pas perdu. Pour l’ensemble des intervenants à la conférence « Le photojournalisme se réinvente », la photo se porte bien, c’est la presse qui va mal.

Les spécialistes de l’image se sont prêtés au jeu du selfie pour Obsweb ; à l’exception de Jean-François Leroy, qui a préféré se faire tirer le portrait.

Wilfrid Estève – président de l’association RUP FreeLens et directeur du Studio Hans Lucas – déplore le fait qu’« en bout de course, il y a toujours les photographes, malheureusement ». À ses yeux, les photojournalistes entretiennent des pratiques qui ne peuvent pas les faire vivre. Il faut donc se réinventer et s’adapter aux méthodes qui évoluent avec leur temps. Ravi de voir que de belles aventures éditoriales se créent, l’homme interroge les professionnels à ses côtés : « Pourquoi ne voit-on pas plus d’alternatives mises en place par les auteurs ? Pourquoi les écoles ne forment-elles pas au photojournalisme à proprement parler ? Peut-on dire que cette profession d’indépendants est sacrifiée ? »

S’adapter pour exister

La question de la rémunération est évoquée par Béatrice De Mondenard, journaliste et auteur du Rapport de la Scam « Photojournalisme, une profession sacrifiée ». En s’entretenant avec les premiers concernés et à l’issue de profondes recherches, elle a pu identifier des mutations technologiques et économiques, responsables de la précarité des photographes. « La presse finance moins mais produit toujours plus, ce qui oblige les photographes à trouver des moyens de financer leurs reportages », constate-t-elle, avant de souligner qu’ils sont 761 reporters-photographes à détenir la carte de presse. « Quand on voit l’importance de la photo dans la presse, on n’a pas l’impression qu’ils ne représentent que 2%. Et ce chiffre est en baisse », conclut-elle.

Jean-François Leroy – directeur et fondateur de Visa pour l’image – rebondit. « La baisse du pourcentage de photographes titulaires de la carte de presse ne signifie pas une baisse du nombre de photographes. Les conditions d’attribution de la carte de presse en France sont rétrogrades, passéistes et déglinguées », s’agace-t-il. Pour Marc Diard – membre de la Scam – c’est le cri d’une profession qui est en train de mourir. « Dans cette profession, il y a une atteinte à la qualité de l’information, qu’on soit rédacteur ou reporter photo », s’attriste-t-il. Ce qu’il regrette ? Qu’on ne cherche plus à utiliser la photo pour informer mais pour illustrer. Jean-François Leroy s’indigne d’entendre les journaux prétendre ne jamais avoir d’argent. « Soi-disant il n’y a pas d’argent pour parler de la Somalie, mais quand la princesse londonienne attend un môme, il y a de l’argent. Donc il faut arrêter de dire qu’il n’y a plus de pognon. Ils ne veulent pas l’utiliser sur les contenus de fond », lâche-t-il fermement. De plus en plus, dans les rédactions, les journalistes sont amenés à produire eux-mêmes les photos de leurs reportages ou à les récupérer auprès des entreprises, des collectivités territoriales et des offices compétentes. Pour Pierre Morel – un jeune photojournaliste – pourtant, le travail en binôme rédacteur-photographe est essentiel pour un travail de qualité.

En expérimentation

Francis Kohn voit l’image comme un plus parce qu’elle est partie intégrante de l’information. Pour le directeur de la photographie de l’AFP en France et à l’international, « il faut se réinventer, l’AFP l’a fait et c’est normal ». La célèbre Agence France Presse a rejoint la communauté Instagram. « C’est une expérimentation. Une agence comme l’AFP ne peut pas mettre de côté les réseaux sociaux. Il faut qu’on soit là. On tâtonne, on va se poser la question de la monétisation. C’est un point d’interrogation », défend l’homme avec précaution.

Instagram, c’est le terrain de jeux de Molly Benn. Si l’incontournable réseau social est très populaire chez les jeunes, il est de plus en plus utilisé par les professionnels. Nombreux sont les photographes qui exploitent l’application de mille et une façons : « certains y ont recours pour diffuser des images d’archives, tenir un carnet de bord ou développer des audiences », présente la jeune femme. Pour elle, on peut voir en Instagram « un fil qui accompagne le journaliste, le photographe dans ses reportages ».

De l’espoir pour l’avenir

S’il a été fréquent de voir des visages désespérés chez les photographes par le passé, aujourd’hui, les sourires se redessinent parce qu’ils réinventent les modèles. « Ils ont compris qu’ils vivraient sans carte de presse, ils ont des projets et des idées. Pour moi, quand je vois un mec comme Pierre, j’ai pas l’impression que la photo est en train de crever », respire Jean-François Leroy. Pierre Morel voit toujours la bouteille à moitié pleine. « Plus je fais ce métier et plus je vois les possibilités d’en vivre. La nouvelle génération, on est parti du postulat qu’on allait pas travailler qu’avec la presse ; ils ne sont pas les seuls à avoir de l’argent et à pouvoir diffuser notre travail. On représente la photo artisanale et indépendante », sourit le jeune homme. Son but ? Trouver un modèle a 360 degrés qui lui permette de diversifier ses sources de revenus et une multitude de manières de diffusion. Jean-François Leroy croit en l’avenir du photojournalisme dur comme fer : « souvent tu reçois des m*****, mais d’un seul coup, tu as un truc éblouissant qui te donne envie de continuer ; une pépite qui te fait oublier le reste », se réjouit-il. Michel Diard ne dira pas le contraire : « Il faut reconnaître qu’il y a de plus en plus de très bons photographes et de très bonnes photos », apprécie-t-il.

Lors de cette conférence dédiée au photojournalisme, il a été question d’activité et de compétences des photographes, mais c’est surtout sur le statut que l’accent doit être mis. « L’objectif de la plupart des photographes n’est plus d’avoir la carte de presse mais de vivre de son travail », conclut Béatrice De Mondenard. Finalement, tout est question de trouver son modèle de financement.