« Casques sur le front » : la guerre dessinée


Casques sur le front est un webdocumentaire réalisé par Flavian Charuel et Robin Braquet, deux jeunes journalistes fraîchement diplômés de l’école de journalisme de l’Institut Français de Presse (IFP) de Paris. Habitués à travailler ensemble, les garçons sont complémentaires : Robin tient la plume et l’appareil photo tandis que Flavian porte le micro et la caméra. Deux années durant, ils ont appris à utiliser le matériel et les logiciels. Après avoir étudié les réfugiés syriens, ils ont voulu aller plus loin : ils ont réalisé un webdocumentaire sur les Casques blancs.

Page d'accueil du Webdoc

Capture d’écran de la page d’accueil du webdocumentaire

« Nous suivions le thème de la guerre syrienne depuis deux ans avec Robin. On cherchait un moyen de parler des Syriens d’une manière différente. Je pense que c’est là une fonction essentielle du journaliste, notamment pour des conflits loin de nous et de notre conscience, de trouver des angles pour montrer que la guerre continue et qu’il ne faut pas l’oublier », explique Flavian, l’un des co-auteurs du webdoc.

Ce titre résume tout.

« Ils sont sur le « front » de la guerre syrienne avec une seule arme sur le « front » : un casque ». Flavian Charuel

L’histoire des Casques blancs aurait pu être racontée sur papier, à la télévision ou dans un poste de radio. « Mais le webdoc était le format qui correspondait le mieux à la liberté de création dont nous avions besoin pour cette histoire là particulièrement », précise Flavian Charuel. « Nous avons choisi le webdoc parce qu’il nous permettait d’intégrer différentes formes à un même rendu final, accessible depuis un même site. Après, j’aime surtout raconter des histoires et des tranches de vies avec de l’audiovisuel », ajoute-t-il.

 

A la rencontre des Casques blancs

Flavian et Robin sont allés à la rencontre de ces civils syriens qui sauvent des vies, là où les humanitaires ne vont plus. Peu connus hors de Syrie, les Casques blancs sont considérés comme de véritables héros par les populations qu’ils secourent. Volontaires, non-armés et neutres, leur mission est de récupérer tous les corps défunts et de rediriger les blessés vers les hôpitaux, sans aucune distinction. Certains bénévoles avaient leur âge, la vingtaine, à peine. Voire étaient plus jeune. Ce qu’ils retiennent de ces rencontres? « Un dévouement impressionnant, un amour de leur pays et de leurs proches énorme » raconte Flavian. La principale difficulté qu’ont rencontré les jeunes journalistes dans leurs relations avec les Syriens était la langue. « Nous ne parlions pas arabe et une poignée d’entre eux seulement parlaient vraiment anglais. Après, le reste s’est fait avec quelques mots ».

Screen shot du webdoc : Shaoud est un casque blanc.

Screenshot du webdoc : Shaoud est un civil syrien.

 

Screen Shot casques blancs

Screenshot du webdoc : Shaoud est devenu Casque blanc.

« Mais ils étaient très accueillants, très amicaux même! C’est pour cela que nous avons pu filmer avec eux dans la chambre d’hôtel notamment. De vrais moments de vie qui permettent aux téléspectateurs de se sentir privilégiés de pouvoir leur parler presque d’ami à ami », se rappelle Flavian Charuel. Pour filmer les gens, les deux jeunes hommes ont dû créer une relation de confiance avec les Syriens. « Certains risquent leur vie en se montrant à l’écran, il fallait donc les rassurer, les flouter si nécessaire. Mais globalement ils avaient tous très envie de parler et beaucoup de questions : pourquoi l’occident ne fait-il rien? » rapporte-t-il. Pour filmer les lieux, Flavian et Robin ont obtenu les autorisations nécessaires. « Le plus compliqué à filmer a été le camp de réfugiés. Nous avions l’autorisation mais ils étaient très réticents quand même. Donc on a filmé comme on a pu. Il nous fallait bien des images pour raconter », allègue Flavian.

Préparation, rencontre et imprévu

Avant de partir, les garçons avaient déjà imaginé leurs séquences; ils avaient anticipé. « Nous avions parlé avec des Syriens avant, nous en connaissions donc déjà certains un peu avant notre arrivée. Après, il y a aussi eu de l’imprévu. La séquence sur l’argent par exemple, est venue sur le terrain, nous ne l’avions pas prévue. Mais c’est mieux ainsi. Pareil pour la séquence à Paris. Leur voyage s’est confirmé à la dernière minute, ils ne nous en avaient pas parlé », précise Flavian.

Sur place, ils ont rencontré du monde. Beaucoup de monde. « Ils étaient cinquante avec nous. Nous n’avons pas pu parler autant à tout le monde. Mais nous voulions le faire au maximum afin d’avoir un point de vue global, au moins des cinquante qui étaient avec nous », assure Flavian Charuel.

Pour leur webdoc, Flavian et Robin sont donc partis à la rencontre de ces casques blancs. Ils les ont suivis pendant leur formation, au centre d’entraînement d’Adana en Turquie, à 200 km de la Syrie. Et les ont accompagné dans le camp de réfugiés de Sariçam, où certains d’entre eux ont de la famille. Ils étaient à une heure et demi en voiture de la frontière turco-syrienne.

« La proximité est plus psychologique que géographique. On entend pas la guerre, on ne la voit pas. Mais on sait que les personnes avec qui nous avons passé dix jours en reviennent ». Flavian Charuel

Ils se sont rendus à Gaziantep, une autre ville, plus proche de la frontière. Là bas, ils voyaient les panneaux « Suriya » ou « Aleppo ». « On n’était plus qu’à 40 minutes mais c’est tout, on savait qu’on ne pouvait pas aller plus loin. Beaucoup trop dangereux », leur avait-on dit. Ils n’ont pas vu la frontière physiquement, « il est largement déconseillé de s’y rendre, même si l’on reste du côté turc », confie Flavian.

Son plus beau souvenir ? « Le tournage sur place. On a qu’un seul coup. Il ne faut pas se louper. C’est très enivrant. Parler avec eux aussi, apprendre quelques mots d’arabe. L’ensemble est très excitant” se remémore Flavian Charuel.

Son pire souvenir? « Disons que chaque reportage à son jeu de mauvaises surprises ou de boulettes… Mais je n’en dirais pas plus sans l’aval de Robin! », plaisante Flavian.

En immersion dans le webdoc

Leur webdoc est divisé en cinq actes, chacun correspondant à un chapitre de l’histoire des Casques blancs. Il respecte un format scroll. « On voulait un webdoc linéaire qui se regarde sans en perdre une miette. Nous n’étions pas fans globalement des webdocumentaires très participatifs où le lecteur doit cliquer à tout va. Nous avons donc fait le choix de n’en avoir qu’un seul : le clic sur « commencer » au début et après, le scroll permet de lisser la narration tout en gardant une interactivité un peu immersive », précise Flavian.

Le choix de l’image dessinée animée permet de raconter ce qu’ils ne pouvaient pas filmer en Syrie. De cette manière, ils ont gardé le contrôle sur ce qu’ils voulaient raconter; les images d’illustration ne leur manquaient ainsi pas. Le noir et blanc, c’est pour l’esthétique, une esthétique simple. « Le trait, la patte d’Emmanuel Prost, suffisait pour raconter la guerre ». Ils ont demandé au dessinateur Emanuel Prost de réaliser les dessins à partir des photos prises sur le terrain.

Screenshot du webdoc : acte 3 : jamais loin du front.

Screenshot du webdoc : acte 3 : jamais loin du front.

D’étudiants à professionnels

« Casques sur le front » est le premier web documentaire des garçons.

« On voulait faire un premier vrai projet professionnel tout en profitant du fait d’être encore étudiants et donc de ne pas avoir la pression de rendre le projet rentable. Mais c’est un vrai projet professionnel pour lequel nous n’avons pas eu d’assistance de l’école, si ce n’est son réseau et un tout petit peu de matériel ». Flavian Charuel

Aujourd’hui, ils sont « heureux d’avoir réussi à atteindre le bout de cette expérience, de l’avoir fait dans les temps et d’avoir rencontré des gens du métier qui nous ont beaucoup appris, guidés… », se félicite Flavian Charuel.

Coût de la réalisation? 600€. La traduction de l’arable au français – qui a été nécessaire et réalisée en post-production – leur a coûté 300€. Sur place, ils en ont eu pour 200€ de frais de nourriture pour deux pendant dix jours et prévu 200€ d’imprévus de reportage. Pour être à la pointe de la qualité, Flavian et Robin espéraient récolter suffisamment de fond pour s’offrir du matériel complémentaire (ndlr : Glidecam HD 2 000 et un Zoom H5).

Partis de rien, Flavian et Robin ont manoeuvré le projet de A à Z. Ils ont pour cela, mené une campagne de crowdfunding pour financer leur voyage et ça a marché ! Ils ont également pu compter sur l’aide de trois diffuseurs à leurs côtés : RFI, France 24 et Courrier International. Grâce à leur soutien, ils ont eu de quoi financer leur voyage aller-retour, les transports sur place, le logement et une partie du matériel. Chacun des sites diffuse leur web documentaire. « On a reçu une partie d’aide à la production de la part de RFI, France 24 et Courrier International, une partie d’aide au développement dans le cadre de la bourse Brouillon d’un rêve de la SCAM et enfin, un complément dans le cadre d’un Kiss Kiss Bank Bank en financement participatif », expose Flavian Charuel.

Les + et les –

Les + : le scroll, le dessin, l’arrivée des images, le séquençage, la clarté des propos, la pertinence des informations, le choix des formats, le déclenchement automatique des vidéos, la facilité de navigation.

Les – : …

Quelques mots sur les réalisateurs :

Robin Braquet vient de Paris, où il a suivi sa scolarité jusqu’à ce qu’il parte étudier les langues (anglais et espagnol) à Lille. Ensuite, il a tenté les concours des écoles de journalisme pour entrer à l’IFP.

Flavian Charuel a eu son BAC à Caen, a fait un BTS commerce international dans la même ville, puis une Licence Professionnelle de communication en alternance à Rouen. Il a poursuivit son cursus avec une LP journalisme spécialisé à Nancy, avant de passer les concours de journalisme et de choisir l’IFP.

Leur formation à l’IFP semble leur avoir beaucoup apporté. Flavian dresse le bilan : « grâce aux intervenants, au matériel et aux infrastructures, j’ai beaucoup appris en deux ans. On apprend tout du long mais d’autant plus au début quand on se rend vraiment compte de ce qu’est le contexte professionnel ». Depuis la sortie de ses études, Flavian a fait deux mois de CDD d’été – dans le cadre des concours de sortie d’école – à TF1, en tant que rédacteur, au service informations générales. Ensuite, il a pigé à LCI jusqu’à aujourd’hui. Depuis  janvier, Flavian est en Colombie pour une durée de cinq mois, pour tenter l’expérience du freelance.