Crowdfunding et journalisme : une solution miracle?


Depuis quelques années, de nombreux projets journalistiques ont vu le jour grâce au crowdfunding, mais c’est sans compter les centaines d’autres idées qui n’ont jamais trouvé le financement demandé sur des sites comme Ulule, Kickstarter, ou KissKissBankBank. Au fil de nos rencontres, nous vous livrons un guide pratique pour comprendre les caractéristiques des plateformes et les différents facteurs de réussite des campagnes de crowdfunding.

Le crowdfunding a le vent en poupe, en 2014 c’est 152 millions d’euros qui avaient été collectés d’après l’association de financement participatif de France. Ce mode de financement alternatif s’est surtout fait connaître dans le milieu musical. En permettant à des inconnus de financer leurs albums par des particuliers, on a vu émerger une flopée de nouveaux artistes tels que Grégoire, Joyce Jonathan ou Irma. Le succès commercial qu’ils ont rencontré a contribué à démocratiser ce mode de financement. Pourtant, il n’est pas si récent et ne se borne pas au domaine de la musique. Il irrigue aujourd’hui de nombreux secteurs comme la culture, les sciences ou le journalisme. Et c’est justement sur cette dernière catégorie que l’on va porter notre attention.

Crowdfunding et journalisme

Le crowdfunding dans le journalisme se développe depuis des années. Il tend aujourd’hui à devenir un mode de financement à part entière dans certains médias. L’exemple du pure player « Les Jours » en est bien révélateur. Lancé par d’anciens journalistes de Libération, ce journal, exclusivement en ligne entend « incarner la seconde génération des pure players ». Ses créateurs ont choisi de recourir au crowdfunding pour « développer techniquement un site ambitieux et novateur ». Débutée le 2 juin 2015, la campagne de dons a permis de récolter près de 80.175 euros, alors que l’objectif initial n’était de 50.000. En 41 jours, 1456 personnes ont sorti leurs portefeuilles pour mettre sur pieds le projet. Aujourd’hui le journal est lancé et poursuit son installation dans le paysage médiatique.

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Mais il n’y pas qu’en France que l’on conjugue journalisme et crowdfunding. Aux États-Unis, la pratique est bien installée. Christopher Allbritton avec son blog « Back to Iraq » est l’un des précurseurs dans ce domaine. Il est le premier journaliste à avoir eu recours au financement participatif pour réaliser son projet, avant même la création des premières plateformes de crowdfunding. En 2003, grâce à une campagne de dons promue dans des journaux internationaux, il parvient à recueillir environ 15.000 dollars : de quoi financer son voyage en plein cœur de la guerre en Irak. Contacté par nos soins, il a accepté de répondre à nos questions.

  • Pourquoi avez-vous décidé de créer votre propre blog?

Après un reportage indépendant dans le Kurdistan irakien à l’été 2002, j’ai eu envie de créer un blog d’information sur l’invasion Américaine en Irak. Pour cela je souhaitais y retourner et rendre compte des informations recueillies.

  • Comment s’est passée la campagne de crowdfunding pour ce projet ? A-t-elle été difficile à mettre en place ?

Je crois qu’elle a fonctionné un peu par accident. Je n’avais pas imaginé pas qu’elle puisse décoller à ce point. Après quelques articles sur moi et mon blog « Back-to-Iraq.com » dans Wired et le Wall Street Journal, les dons ont explosé. Les gens ont vraiment adhéré à l’idée de financer un journaliste indépendant, travaillant sur un enjeu aussi clivant que la guerre en Irak.

  • Comment avez-vous remercié vos donateurs ?

Pour chaque don, je les ai remercié individuellement par mail. De plus je leur ai donné un accès privilégié aux articles et aux photos que j’ai prises. Je les ai aussi encouragé à m’écrire, à me poser des questions et même à me proposer des sujets à traiter.

  • Combien de temps êtes-vous resté en Irak?

Mon premier voyage en tant que journaliste de guerre a eu lieu en 2003. Je suis resté environ un mois, de début à fin avril. C’était le point culminant de l’invasion.

  • Vous aviez recueilli environ 15.000 dollars, est-ce que ça a été suffisant pour couvrir vos dépenses ?

C’était assez pour payer le gilet pare-balles, les billets d’avion et environ un mois d’opérations en Irak. Quand l’argent a commencé à manquer, je suis retourné à New York et j’ai engagé une nouvelle collecte de fonds. Elle m’a permis de retourner en Irak début 2004. Après ça je suis resté là-bas, et j’ai accepté de devenir correspondant pour TIME Magazine.

  • Le succès de votre blog a été important, comment l’expliquez-vous?

Je ne sais pas exactement pourquoi il a décollé comme cela. Mais je pense avoir été là au bon moment et avoir eu de la chance. Mon blog est arrivé alors qu’un gros débat montait aux États-Unis. La défiance envers les médias traditionnels explosait et j’avais très peu de concurrence dans mon domaine. Aujourd’hui, de nombreux journalistes utilisent des plateformes de crowdfunding pour financer leurs projets. Mais à l’époque, j’ai été le premier. Ce mode de financement peut vraiment porter des projets innovants.

  • Pensez-vous avoir été plus libre dans votre traitement de l’information grâce à votre blog ?

Pas vraiment. Je pense que c’est un mythe de croire que les grands journaux « censurent » les articles de leurs journalistes. Ça n’a jamais été les cas pour moi qui ai pourtant été pigiste pour certains des plus grands médias du milieu comme le TIME, Reuters ou le Wall Street Journal. Les éditeurs sont aussi déterminés à obtenir la vérité que les journalistes qu’ils envoient sur le terrain. Je pense qu’il est injuste de remettre en question le travail d’un journaliste parce qu’il travaille pour un grand média. Beaucoup de journalistes font de leur mieux pour rapporter les faits qu’ils voient et prennent parfois de grands risques pour cela. Ce sont les organes de presse les moins fiables comme Fox-News ou les théories du complot sur le net qui font tout pour attiser les flammes de la défiance envers les grands journaux. Mais je vous le garantis les véritables informations ne sont pas ramenés par Fox-News, ou des complotistes sur internet. Le job est fait par des journalistes professionnels au sommet de leur art qui travaillent pour de grands médias. Ce sont des gens que je connais et que je respecte énormément. Ils s’engagent pour la vérité, qu’importe leurs propres préjugés.

*Propos traduits de l’anglais

@chrisallbritton

Un article écrit par Owni, qui parle de la réussite de Chris Allbritton.

Le crowdfunding au service des étudiants de journalisme : le cas de Benjamin Benoit

 gOfaviY2Il a 25 ans, il est étudiant en journalisme,  déjà passé par Le Monde et Le Figaro, mais depuis plusieurs mois c’est sur un projet complètement différent qu’il concentre son travail. Ayant échoué trois fois successives aux concours de journalisme il souhaite proposer aux étudiants tentant ces sélections, une préparation adaptée et des conseils. Le site et le contenu mis en ligne sera gratuit, mais pour les réaliser il lui faut du matériel (appareil photo, micros), se déplacer (autour des écoles de journalisme reconnues), et financer son nom de domaine. D’où la campagne de crowdfunding.

Son objectif : récolter 2000€ sur le site Ulule.fr

Pour en apprendre davantage sur sa campagne de crowdfunding, sur ses méthodes, ses conseils ou ses attentes, Benjamin s’est livré à un petit exercice : une interview interactive dans laquelle vous choisissez ce que vous désirez écouter.

Si lors de la réalisation de l’interview, il manquait près de 1000€ à Benjamin, aujourd’hui il a atteint son objectif en récoltant 2 594€ sur son objectif de 2 000€ (soit 129%).

53 personnes ont contribué à son projet Cette fois c’est la bonne ! Une réussite due à un investissement sans faille autour de sa campagne, et à un travail de fond sur la présentation de son projet.

Les limites du crowdfunding dans le journalisme

Le crowdfunding n’est pourtant pas la solution miracle. À la fin du mois de novembre, le projet CRDI apparaissait sur la plateforme de financement participatif Kisskissbankbank. « CRDI se positionne comme une chaîne généraliste d’information créée sur un code inédit, intégralement conçu selon les spécificités des nouveaux moyens de diffusion », explique Ludovic Maître, l’un des porteurs de ce projet, avant d’ajouter : « Au vu de l’ampleur des investissements à effectuer, nous avons pensé, qu’il ne fallait pas se priver d’avoir recours au financement participatif. »

L’idée peut paraître bonne, mais la magie n’opère pas. À 27 jours du terme de la collecte *, le projet CRDI n’a recueilli que 80 €, bien loin de l’objectif initial qui est fixé à 10 000€. Des résultats qui mettent en lumière certaines limites du crowdfunding. Au premier rang desquelles, l’accompagnement du projet par les plateformes qui « est soit inexistant, soit aléatoire. Dans tous les cas il est globalement peu ou pas adapté, notamment à de gros projets. », nous confie Ludovic.

Sur Kisskissbankbankun projet ne peut pas être hébergé plus de 60 jours. Pour atteindre son objectif, mieux vaut donc avoir un plan de communication béton. Le temps et la communication, deux aspects qui ont fait défaut à Ludovic Maître dans son projet. « Le crowdfunding n’est pas adapté aux projets qui avancent très rapidement. Par ailleurs, trouver le ton juste, le bon format de vidéo n’est pas chose facile. »

Les cinq conseils de Ludovic Maitre pour se lancer dans le crowdfunding

  1. Ne pas compter exclusivement ou pour une part trop importante sur le crowdfunding comme source de financement

  2. Ne pas accepter de changer quoique ce soit au projet sous prétexte de rentrer dans les critères de certaines plateformes

  3. Faire une vidéo trop longue et ne pas trop personnaliser la vidéo

  4. Ne pas demander des sommes importantes

  5. S’y prendre très en amont avant le début du projet et ne pas consacrer trop d’énergie à cela.

* article rédigé le 28 décembre 2015

 

Clément LE FOLL, Paul VERONIQUE, Romane MUGNIER


A propos Paul Veronique

Etudiant en Master Journalisme et Médias Numérique. Passé par un Master 2 en Droit Public et Sciences Politiques. A travaillé pour L'Est Républicain de Nancy.