La domination du clickbait : cet article va vous IMPRESSIONNER !


Nous avons tous croisé ce genre de liens en scrollant sur les réseaux sociaux. Des titres qui nous proposent des contenus à nous “couper le souffle”, sur ce qu’a trouvé cette famille dans le jardin après 20 ans, ou sur un certain nombre de trucs qui vont vous aider à perdre un certain nombre de kilos en un moindre nombre de jours, ou sur ce qu’a fait ce SDF après qu’on lui a offert 100 euros.

Nous les croisons – ou en fait nous nous heurtons avec – tous les jours.

Et admettons-le… nous avons tous succombé, au moins une fois, à notre curiosité, et cédé à la tentation, pour ensuite sentir la déception. Et ça recommence.

Ce phénomène a un nom : le clickbait. Le clickbait ou le “piège à clics” désigne tout contenu web ayant pour objectif attirer le maximum de visites, donc de revenus publicitaires. Les ingrédients d’un article clickbait sont simples : un titre racoleur, voire mensonger, une dose de sensationnel, encore du sensationnel et une poignée d’icônes gigantesques pour partager sur les réseaux sociaux. Vous reconnaissez déjà des exemples de ces sites ? En effet, on trouve Upworthy, Buzzfeed, et bien d’autres qui s’y mettent chaque jour en abusant de points d’exclamation. Tout ça pour vous “surprendre” !

clickbait

De la presse jaune à la presse clickbait

Le clickbait ne vient pas de naître. En fait, on peut dire qu’il est l’héritier web un peu plus “stylé” d’un genre que l’on connait tous ; la presse jaune. Pour la petite histoire, tout a commencé en 1895, quand New York connaissait le monopole de deux journaux, New York World de Joseph Pulitzer et le New York Journal de Randolph Hearst. Les deux concurrents ont essayé toutes les méthodes possibles pour vendre le maximum d’exemplaires. Le recours au sensationnel importait plus que la qualité de l’information. C’est là où Pulitzer a eu l’idée d’introduire quelques pages de couleur jaune pour une bande dessinée comique dont le héros est un enfant vêtu en jaune, nommé, Yellow Kid. C’était la réussite du journal. Les ventes ont considérablement augmenté. Hearst lui a donc volé le cartoonist en le recrutant. Pulitzer embauche un autre. Et la bataille commence autour du Yellow Kid. C’est ainsi qu’est venue cette appellation de presse jaune qui, petit à petit, a désigné les méthodes journalistiques dont le but est purement lucratif. Le clickbait est donc venu perdurer ces méthodes, avec l’avènement du web, et surtout des réseaux sociaux. Ainsi, la sérendipité a perdu son charme, à l’ère du clickbait. Cette notion, très importante lors de nos recherches sur le web, qui veut désigner le moment où on trouve une information sans s’y attendre mais qui peut nous intéresser. A force de nous promettre l’étonnant, on ne sait plus ce que ça fait d’être vraiment surpris.

Le SEO est roi

Dans la logique du clickbait, le seul souci est d’avoir le maximum de clics mais aussi, d’avoir un référencement positif sur les moteurs de recherche, à partir des mots-clés les plus populaires. « Un article ne suscite pas assez d’interactions ? On lui donnera dans la minute un nouveau titre, on changera l’image d’illustration, on le placera ailleurs sur la page. Il est d’ores et déjà possible de tester en temps réel les performances des articles et de faire les ajustements nécessaires pour optimiser le nombre de visites » déclare Ronan, rédacteur en chef chez TopitoC’est là où le SEO dicte de nouvelles règles d’écritures. On rédige pour les algorithmes au lieu des internautes. Mais c’est aussi à partir du comportement des internautes que les articles se calquent. Si ces contenus ne cessent de multiplier, c’est parce qu’on clique. On ne peut nier qu’une fois sur un article, on se voit cliquer sur un autre, puis un autre. On est hypnotisé, ou du moins, notre doigt l’est. C’est le pouvoir du clickbait qui sait comment teaser notre curiosité. Ces contenus viraux jouent aussi sur le divertissement ; beaucoup d’humour, des vidéos, et des gifs. Maha Loubaris, étudiante en licence de journalisme, rédactrice au HuffingtonPost Maghreb et Moustacho.com, déclare : “Ce n’est pas une chose que j’envisage faire pour longtemps. Ce n’est pas un travail qui va me permettre d’exploiter mes capacités journalistiques. Mais ça reste une expérience du moment que je suis encore étudiante et que mon nom circule sur la toile.” Ronan confie que chez Topito « c’est surtout la volonté d’imposer un « ton » particulier, et de traiter l’essentiel des productions sous l’angle de la dérision. Si on ne trouve rien de drôle à dire sur un sujet, on ne le fait pas. »

Le paysage web en pleines mutations

Le paysage numérique prend petit à petit la forme d’un marché aux clics. A vrai dire, les sites à contenus viraux représentent une vraie concurrence à tous ces médias classiques qui se sont forgés une bonne réputation et qui ont décidé d’être présents sur le web. Ces derniers le savent bien mais n’ont pas intérêt à adopter cette stratégie, et par conséquent, à mettre leur réputation en péril. On peut dire que le clickbait est plutôt fondé sur le court-terme, contrairement à la « vraie » presse digne de ce nom. De son côté, Ronan de Topito affirme que « les sites comme Buzzfeed, Konbini, Golden Moustache ou Topito se sont créé leur lectorat. Ils ne l’ont pas pris à d’autres médias. Les gens désireux de s’informer se tournent toujours vers les sites traditionnels d’information mais l’omniprésence des écrans, la demande pour des contenus mobiles, à lire et à partager rapidement, sur des sujets plus légers, a encouragé de nouveaux usages et élargi une certaine culture propre à Internet ».

Ainsi, LA question qui reste soulevée avec l’émergence du clickbait est l’éthique. Notamment par rapport aux titres des fois très loins des contenus, le manque de sources ou encore des propos discriminatoires que peuvent véhiculer ces articles en parlant de femmes par exemple, ou d’une certaine catégorie de gens.

En tout cas, on ne peut nier que le web s’est imprégné du concept de la viralité depuis plus d’une dizaine d’années. L’avenir est loin d’être déchiffrable. De toute manière, le clickbait continuera à nous tendre l’hameçon pendant un bon moment.