L’ubérisation ou la fin du système capitaliste ?


N’importe qui peut faire votre travail, sans avoir aucune qualification et pour un prix bien inférieur… L’ « ubérisation » de la société est l’une des conséquences de l’ère numérique et des nouvelles technologies. Ce phénomène est désormais possible dans la plupart des domaines. Nous sommes à un tournant de notre société, l’ubérisation provoquant un profond changement de logique. Notre système capitaliste, fortement bousculé, pourrait-il disparaître ?

Envie de vous simplifier la vie, voire de gagner quelques euros ? Prenez votre voiture et improvisez-vous chauffeur. Louez l’une de vos chambres et devenez hôte pour un soir. Ou vendez votre vieille voiture en ligne. L’ubérisation est en plein essor en France. Ce phénomène, dont le néologisme est un dérivé de l’application Uber, renvoie aux plateformes numériques qui proposent un service par un non professionnel à un prix réduit : Uber, AirBnB, ou BlaBlaCar en sont les plus représentatifs. Les intermédiaires s’amoindrissent. Le sujet devient alors son propre patron. De quoi faire trembler les acteurs historiques. Car nous sommes à un tournant de notre société, avec l’apparition d’une nouvelle économie collaborative. Nous assistons à une simplification du travail. Avec ses 40 millions d’utilisateurs, AirBnB pèserait deux fois plus que AccorHotels qui, selon Reuters, serait en pleine réorganisation pour faire face à cette nouvelle concurrence. L’écrivain Eric Verhaeghe parle de la fin de la Sécurité sociale. L’ubérisation effraye les patrons, les entreprises bien implantées sur des marchés, comme la SNCF, sont désormais remises en question. Au même titre que semble l’être notre système capitaliste lui-même.

L’ubérisation de la société paraîtrait en effet inéluctable. Nous vivons dans l’ère du progrès technologique et, parallèlement, la prise de conscience de notre impact sur l’environnement est plus forte. Il semble donc préférable de partager les ressources vacantes dont nous sommes propriétaires. Les ressources naturelles sont limitées, cela n’est plus à prouver, à quelques jours de la clôture de la COP21. Prenons l’exemple d’une voiture. Au lieu de la laisser inutilisée dans mon parking, je la prête à un voisin. De quoi considérablement limiter la production de voitures sur le long terme. Mieux partager les ressources, pour sans doute rendre le monde plus durable.

Crédit maxresdefault

Crédit maxresdefault

Demain, tous ubérisés ?

L’ubérisation est sensiblement intégré dans notre système. Les défenseurs le voient comme un moyen de perfectionner notre modèle actuel, même si les externalités négatives sont bien présentes, comme la perte d’emplois. Pour certains, le système serait en mesure d’inverser la courbe du chômage, d’après un sondage Ifop. L’ubérisation pourrait être l’employeur de demain, à l’image du site LeBonCoin.fr, 3e site de recrutement, après Pôle emploi et Indeed. Nous sommes donc à un carrefour, d’où il semble difficile de faire demi-tour. Nous observons d’ailleurs l’arrivée d’un tout nouvel acronyme : les Natu, pour Netflix, AirBnB, Tesla et Uber.

Avoir un Smartphone et utiliser les applications de partage sont des phénomènes de plus en plus présents. Entre 2013 et 2014, les ventes de Smartphones ont augmenté de 23% dans le monde, selon une étude de l’institut d’analyse GfK. Dans son ouvrage La France est prête, Nous avons déjà changé (Manitoba), l’économiste Robin Rivaton expose une nouvelle tendance qu’adoptent les Français. Celle d’avoir un rapport différent avec l’argent, le travail et leur ouverture sur le monde. « Notre pays a vécu une révolution culturelle, le libérale réalisme, et qui nécessite de bousculer les schémas préétablis », expliquait Robin Rivaton dans l’émission Ce soir (ou jamais !) du 11 décembre 2015.

Mais cette économie du partage semble être en confrontation directe avec notre modèle qui tend à la croissance. Economie du partage et capitalisme, peuvent-ils cohabiter ? Le problème est que le système fonctionne dans l’ombre, en dehors du cadre juridique. Pour les tenants du modèle classique, il s’agit d’une concurrence déloyale et du travail au noir. Les entreprises ne se comportent pas comme des employeurs classiques et ne cotisent pas pour des organes sociaux. Avant un accord passé entre AirBnB et la mairie de Paris, les utilisateurs n’avaient pas de taxes, des obligations qu’ont au contraire les hôtels. Depuis le 1er octobre, les utilisateurs doivent déclarer leur activité s’ils louent plus de 4 mois leurs biens dans l’année. Les propriétaires doivent également payer la taxe de séjour.

« Les petits boulots au noir ont toujours existé. Ce qui change aujourd’hui c’est l’internet et le fait que ça s’industrialise. Ce qui est neuf, c’est la vitesse a laquelle ça va et que cela transforme le rapport que nous avons aux autres et aux services. Je pense que c’est un mouvement sociétal fort, c’est un cri vers de la liberté, vers beaucoup plus d’indépendance », répliquait dans l’émission Denis Jacquet, le fondateur de l’observatoire de l’ubérisation.

Plus de liberté et d’indépendance sont deux idées à l’origine de la création d’Uber. Développés il y a deux ans par l’Américain Travis Kalanick, celui-ci a eu l’idée de lancer son application après une mauvaise expérience avec les taxis parisiens. Sans doute le signe d’un dysfonctionnement du système Français. Mais l’ubérisation au sens large fait peur : elle tend vers une autre organisation. L’ubératisation amène à repenser notre système, à retourner dans le jeu de la compétitivité et à sortir de ses sentiers battus. A inventer un nouveau système.

 

De la difficulté d’inventer un nouveau système

« La France enregistre 1 million d’auto-entrepreneurs », rapportait Axelle Lemaire, Secrétaire d’Etat chargée du numérique, lors d’un débat qui s’est tenu, jeudi 15 octobre, au Women’s forum à Deauville. « Même si ce chiffre comprend de nombreux profils inactifs, il n’empêche qu’il a progressé de 8% entre 2013 et 2014 ». Signe que notre paysage professionnel est en mutation. « Il pourra être créateur de richesse et de bien-être, mais il faudra l’accompagner car il pose de nombreux problèmes, notamment de protection sociale », exposait Axelle Lemaire. La loi pour une République numérique préparée par la Secrétaire d’Etat et Emmanuel Macron a été votée le 26 janvier 2016. Celle-ci est basée sur trois grands thèmes majeurs : la circulation des données et des savoirs, la protection des droits dans la société numérique, et l’accès au numérique. La régulation de l’ubérisation ne semble pas être la priorité. En 2014, la loi Thévenoud a néanmoins encadré des aspects de la société Uber, alors en conflit avec les chauffeurs de taxis. UberPop, le service avec un chauffeur non professionnel, a été supprimé le 5 juillet, tandis qu’Uber, le service professionnel, s’est vu interdit de maraude entre deux courses.

Avec un système créé à la fin de la seconde guerre mondiale, les transformations qu’amènent l’ubérisation seront sûrement longues à mettre en place. D’autant que ce phénomène est bien plus vaste et dépasse nos frontières. Le journaliste de France Culture Stéphane Robert le résumait très bien dans son billet politique du 26 juin 2015 : « On a bien mis en place des embryons d’organisations politiques transnationales et internationales pour essayer de réguler tout ça, l’ONU par exemple, l’OMC, l’Europe en est une également. Mais leur pouvoir reste limité. Et surtout elles ne répondent pas à cette ambition politique qui est d’organiser collectivement les sociétés. Et donc d’associer les populations à cette organisation collective… » Interrogé sur l’ubérisation, le sociologue Jacques Attali répondait : « C’est plutôt un 1455, aussi fort que l’invention de l’imprimerie. À l’époque, on pensait qu’elle allait imposer le pouvoir de l’Église romaine et de l’Empire germanique, du catholicisme et du latin. En réalité, elle a contribué au développement de l’esprit critique et sonné le glas du latin. Il se peut que la révolution que nous vivons conduise à la fin de l’anglais et à une économie beaucoup plus bariolée, si nous sommes capables, nous Européens, d’éviter de nous faire voler notre substance créative par les grandes bases de données américaines et chinoises. » Inventer un nouveau système, mais pour quand ?