Transmettre la science par le récit


Lors de la journée d’étude consacrée aux pratiques d’écriture et de réécriture à l’interface des sciences et du journalisme, Bernard Heizmann – membre du CREM – a souligné, lors d’une conférence sur le récit et le checheur : raconter pour chercher, (dé)montrer, informer et convaincre, la place de celui-ci pour accompagner et mettre en forme la démarche scientifique. Une pratique très présente et pourtant très peu évoquée chez les universitaires. Entretien.

Pouvez-vous vous (re)présenter et justifier votre légitimité à intervenir sur cette thématique du récit et du chercheur?

Quand je me suis présenté, je n’ai pas dit enseignant-chercheur, je n’ai pas dit maître de conférences. Je suis un enseignant du second degré, détaché dans le supérieur depuis un peu plus de dix ans maintenant. J’enseigne et je suis co-responsable du master documentation qui prépare les étudiants à devenir professeur documentaliste en établissement scolaire.

Par ailleurs et surtout puisque l’on parle de légitimité, je ne l’ai pas assuré l’année dernière mais depuis vingt ans, j’assurais un cours – en L3 à Metz – sur la documentation scientifique et technique, largement centré sur la vulgarisation. En vingt années de travail, de lecture et de recherche, j’ai pu bâtir une certaine légitimité.

Selon vous, pourquoi le terme de “vulgarisation” est un concept important, une logique noble?

Lorsque j’utilise l’expression de “gros mot” pour qualifier la vulgarisation, c’est pour rappeler que c’est encore souvent très mal reçu, notamment du côté des universitaires. Mais pas tous. Il y a ce sentiment de trahison du propos qui est souvent présent chez eux. C’est à dire : “Si on vulgarise mon propos, on me trahit”. Et c’est en partie vrai. J’ai évoqué quelques situations où il est impossible de vulgariser réellement sur le fond parce qu’il est trop complexe, donc on doit adapter, supprimer, etc… De ces situations là à la trahison, il n’y a qu’un pas qu’on peut éventuellement franchir.

Quand je dis que c’est un concept important et une logique noble, c’est parce qu’il y a une nécessité éducative, citoyenne et sociale qui réclame que le citoyen ordinaire – j’ai utilisé, lors de mon intervention, l’expression “grand public” qui est discutable, j’en conviens – soit informé dans les meilleures conditions possibles des découvertes, des enjeux et des risques, de manière à ce qu’il puisse s’engager dans le débat et faire savoir, à un moment donné, s’il est pour ou contre tel ou tel développement technologique ou scientifique. Pour qu’on puisse, en tant que citoyen, se prononcer de manière éclairée, il faut que l’on dispose d’un certain nombre d’informations. On ne peut pas – sauf certains d’entre nous – lire une revue scientifique qui sert aux scientifiques à communiquer entre eux. On a besoin qu’il existe des productions numériques, qu’il y ait de la médiation, pour qu’on puisse recueillir les informations nécessaires pour se bâtir une opinion éclairée et dire je suis pour ou je suis contre.

Il y a des dérives possibles à cela. Il y a des produits de la vulgarisation qui sont très mal faits et qui n’ont pas d’autre vocation que commerciale.

Lors de votre intervention, vous avez déclaré : “Récit et chercheur ne devraient pas aller ensemble car la forme du récit est étrangère à la démarche scientifique”. Et pourtant, vous rassemblez ces deux notions dans l’intitulé de votre présentation. Pourquoi?

Il y a une période, jusqu’au 18e siècle inclus, où les premiers scientifiques – à peu près sur le modèle du scientifique que l’on connaît encore aujourd’hui – utilisaient le récit sans aucun problème. Y compris le récit de fiction pour certains d’entre eux. Historiquement, le récit a donc toujours été là. Puis il y a eu un moment où la science s’est formalisée, elle a gagné en autonomie. Du coup, pour se démarquer et créer son propre discours, elle a évacué le récit. C’est d’autant plus vrai dans les sciences dites dures (mathématiques, physique, chimie) que dans les sciences humaines où on a encore très souvent besoin du récit. Implicitement, il y a encore des éléments qui relèvent du récit. Et aujourd’hui, il regagne un petit peu de noblesse. Mais ce n’est pas non plus n’importe quel type de récit.

Quelle est la définition du récit, telle que vous l’utilisez dans votre raisonnement?

Pour moi, quand je dis récit, c’est de manière très neutre. Un récit est un texte dans lequel on raconte une histoire, dans lequel on rapporte des événements. Après, qu’il y ait des qualités littéraires en plus, je n’y vois pas d’inconvénient. Mais pour moi, c’est d’abord une technique d’écriture.

Quelles sont les utilisations faites du récit dans le domaine de la recherche?

On utilise le récit aussi bien pour rechercher et démontrer, que pour informer et convaincre; dans le cadre de la vulgarisation scientifique.

En sciences dures, je dirais que l’on peut à peine dire qu’on l’utilise. C’est à dire qu’il y a des éléments – dans le déroulé de la démarche scientifique en mathématiques ou en chimie – qui sont chronologiques. Quand on met en place un protocole expérimental, on déplie cette chronologie. On peut rapprocher cela au récit mais ce n’est pas, à proprement parler, un récit.

Dans les sciences humaines, le récit est un outil. On a besoin de lui en anthropologie, en sociologie ou en histoire par exemple. Dans la publication du résultat des recherches d’un historien – je vais le dire un peu directement mais ce n’est pas aussi fort que cela en réalité – il raconte une histoire. Il va dérouler un récit, un récit vrai. Et derrière toutes les informations qu’il va poser dans son récit, il y a du document, du témoignage, des archives, etc…

Par conséquence, peut-on dire que le récit, c’est raconter?

De toute façon, le récit est partout. On passe nos journées – pas complètement mais en grande partie – à parler, lire, écouter et raconter des histoires. Le récit c’est raconter bien sûr; mais c’est aussi beaucoup plus complexe que cela.

Vous avez évoqué la notion de “pression éditoriale et commerciale”, de quoi s’agit-il?

Il s’agit du fait que dans certaines parutions scientifiques – pas des revues de vulgarisation pour le coup – le récit ait ressurgi. Je pense que cela peut être lié au fait que des éditeurs demandent aux universitaires de proposer un ouvrage qui va pouvoir être attractif au-delà du seul cercle de leurs pairs. Cela requiert le même niveau d’exigence; simplement les chercheurs vont intégrer, dans leurs travaux scientifiques, un certain nombre d’éléments – comme par exemple qui ont avoir avec le récit – susceptibles d’intéresser un public plus large.

Si je suis sociologue par exemple et que je fais paraître un ouvrage de mille pages – comme La misère du monde, un ouvrage collectif dirigé par Pierre Bourdieu – qui va être seulement lu et commandé par les bibliothèques universitaires et quelques chercheurs, l’investissement pour l’éditeur est peut être un petit peu trop coûteux. Donc l’idée de trouver un modèle éditorial, ce n’est pas forcément négatif. C’est un modèle éditorial qui fera que l’ouvrage pourra être lu au-delà du cercle des experts. Par un grand public, cultivé – disons. Si je le dit un peu violemment, je dirais qu’il s’agit de vendre. Mais tout est relatif. Je pense que cela fait partie du jeu.

Vous parliez de frontières encore “floues” entre le récit et le champ scientifique mais  en même temps de l’émergence de quelque chose. Qu’en est-il?

Ce qui émerge, c’est un retour du récit, comme solution acceptable par les chercheurs, qui peut être intégré dans un écrit scientifique, en particulier dans les sciences humaines. Avec la réserve des sciences dures. Alors qu’à un moment donné, le récit a été évacué parce qu’il était considéré comme étant un marqueur négatif, avec l’idée que “si tu racontes une histoire, tu n’es pas en train de faire une démonstration scientifique” – si je caricature un peu.

L’autre chose, c’est que l’on voit émerger des récits qui sont engagés, avec notamment l’utilisation du “je”. Ce qui se passe aussi sans doute – étant donné qu’il y a maintenant beaucoup de canaux et de supports de publicisation – c’est d’avoir un effet de contamination. C’est à dire que si on peut dire “je” sur un blog, on peut imaginer qu’en fin de carrière, on puisse également dire ‘“je” dans ses mémoires intellectuels. Peut-être qu’à un moment, on pourrait s’engager davantage, y compris dans un écrit scientifique que l’on va faire paraître.

Finalement, quelle serait l’idée principale qu’il faudrait retenir de cet échange sur le récit et le chercheur?

J’espère ne rien négliger en répondant brièvement à cette question mais ce serait l’idée que le récit a toujours été présent. A un moment donné il a été déconsidéré dans les sciences dures mais aujourd’hui, il y a une forme de (re)surgissement, de revalorisation aussi, du récit comme solution. C’est à nouveau une solution d’écriture, de réflexion, de démonstration que l’on peut utiliser dans un écrit scientifique.

On est à un moment où les choses sont en train de changer. Cela est fortement lié aux évolutions numériques, aux blogs et aux différents supports que l’on peut utiliser aujourd’hui. On est dans une phase d’instabilité du système. Je ne sais pas si c’est un point de bascule mais il y a une instabilité qui va poser question chez un certain nombre de chercheurs, surtout du côté de ceux qui pensent que vulgariser, ce n’est pas bien.