Brave new journalism


Cet article fait partie du dossier « Dans dix ans ? Les dystopies du MJMN »

Le journalisme est un métier formidable. D’autant plus en 2027 où les gens comme moi sont enfin débarrassés des encombrantes notions de déontologie et d’attachement aux faits. C’est vrai qu’Albert Londres c’était chouette, mais il faut vivre avec son temps, et donc avec le principe de réalité imposé par les statistiques et le marché.

extrait du court métrage « Hyper-Réalité« 

Lundi 8 mars 2027, 6h. Comme tous les matins, Chérie, mon intelligence artificielle domestique, me réveille avec la radio. Cette fois encore il est question du maintien au pouvoir du président de la République pour son troisième mandat. Face à la montée des anarcho-populistes autonomes, Emmanuel Macron a en effet décidé d’annuler les élections et de prendre les pleins pouvoirs. « Le risque est trop grand pour la République et j’assume mes responsabilités » martèle-t-il.

« – Chérie, ouvre les volets, s’il te plaît.

– Ouverture en cours. Attention au pic de pollution aujourd’hui. Il est déconseillé de passer plus de 10 minutes en extérieur sans masque à oxygène. Le risque de cancer du poumon est au niveau écarlate. »

Ces derniers temps le pays est en pleine ébullition. Face à la décision du président, les casseurs descendent dans la rue pour brûler les Autolib de Vincent Bolloré, également devenu ministre de l’écologie. Il est aussi directeur de Radio France depuis sa privatisation. Enfin, la radio, c’est vite dit, puisque le direct vidéo s’affiche sur le mur de mon appartement.

Ce matin, comme tous les matins, Ruth Elkrief y anime la matinale. « C’est vrai qu’il y a parfois une demande un peu totalitaire de démocratie venant du peuple » analyse-t-elle depuis toute sa hauteur de vue. Jean-Pierre Elkabbach, ou plutôt l’algorithme et son hologramme qui le remplacent depuis son décès, enchaîne avec son édito politique. « Il faut rester très prudent avec le vote, qui est en fait un risque pour la démocratie. Adolf Hitler en son temps avait lui aussi été légitimé par les urnes.»

Je mets mon masque à oxygène avant d’enfiler ma veste. Chérie me propose mon « reader’s digest » quotidien.

« Votre sélection du 8 mars 2027 :

  • La façon dont ce CRS a sauvé le chat attaqué par des extrémistes en pleine émeute va vous étonner – Huffington Post
  • Mort d’Harisson Ford aux Oscars après sa glissade : l’employé chargé de nettoyer le sol était un clandestin mexicain – Les Inrocks
  • Sondage BFM TV : une majorité de Français favorables au maintien du président de la République pour le salut de la démocratie.
  • J’ai couché avec l’avatar de Nathalie Portman grâce au cloud récréatif de Google et c’était génial – Vice  »

Je télécharge le tout sur mon implant oculaire afin de pouvoir lire en hyper-réalité dans le métro. Avant de pouvoir profiter de la sélection de mon IA chérie, SFR presse m’impose une page de pub. Le visage de Donald Trump s’affiche en noir et blanc pour présenter sa chaîne YouTube officielle « Alternative Fact is the only alternative ! Get the news the media don’t want you to see ! »

Bonjour le futur, la compétitivité, le disruptif, l’emotional scoping et l’intégration verticale !

A ma descente du tram, je traverse le trottoir pour me rendre rue de l’Université. Au loin devant l’assemblée nationale le député Guy Bedos est interviewé par un essaim de drones, pour sa proposition de loi dédiée à la liberté d’expression.

Arrivé au bureau, et après avoir passé le contrôle rétinien je retrouve mes ordinateurs qui ont travaillé toute la nuit pour produire du contenu. Ils analysent la production diffusée sur les réseaux sociaux (photos, vidéos) qui font l’actualité, enfin, surtout le buzz. En se basant sur les sujets ayant le plus d’impacts auprès de l’internaute (impact affectif, social, marketing..). Il ne me reste plus qu’à corriger les inévitables redites et anomalies que produisent encore les algorithmes et valider la mise en ligne sur le site de mon journal.

Ces petits monstres sont équipés de Caméras 4K, de micros 360°, ont une vitesse de pointe à 500Km/h et même un objectif infrarouge (super pratique pour les peoples pris en flagrant délit d’infidélité.)

Ce matin, c’est encore les chats qui ont le plus de succès d’après mes ordinateurs. Très bien, on mettra des chats en une. Même s’il faut encore parfois « benchmarker » les « outputs » et « mapper » les « topics » que nous avons décidé de « targeter » lors de nos visio-conférences, l’automatisation des choix rédactionnels avance à grands pas. Fini les engueulades en conférence de rédaction, les tabassages pendant les manifestations, les réponses aux messages du public, bonjour le futur, la compétitivité, le disruptif, l’emotional scoping et l’intégration verticale !

Même lorsqu’il s’agit de couvrir un sujet urgent que les algorithmes n’ont pas anticipé alors il suffit de se rendre dans la cabine pour prendre les commandes d’un drone. Ces petits monstres sont équipés de Caméras 4K, de micros 360°, ont une vitesse de pointe à 500Km/h et même un objectif infrarouge (super pratique pour les peoples pris en flagrant délit d’infidélité.)

C’est important qu’il y ait des gens comme moi par les temps qui courent

La semaine dernière j’ai ainsi pu survoler les îles Senkaku alors que les navires japonais et chinois s’envoyaient des torpilles à protons, et tout ça sans risquer de recevoir une balle perdue. Et en plus, c’était beau comme un feu d’artifice. Notre rédac chef, un vieux de la vieille, était aux anges. Il disait que ça lui rappelait la poésie du bombardement de Bagdad par les américains  en 2003.

Bon, c’est loin d’être parfait. On est en France, donc le CSA continue toujours à nous ennuyer. En ce lundi 8 mars, nous voilà donc obligés de faire quelque chose pour promouvoir l’égalité hommes/femmes alors que toutes nos statistiques nous montrent que les gens s’en fichent au moins autant que la guerre civile au Venezuela. Je vais voir si on ne peut pas faire un truc sur le sexisme avec des chats, au moins ça fera du clic.

Je sors de mon bureau, les articles seront écrits dans la nuit et automatiquement publiés demain matin. Enfin arrivé chez moi je me couche avec la certitude d’avoir rempli ma fonction sociale, de faire un métier utile à la société, d’être un garant de la démocratie. C’est important qu’il y ait des gens comme moi par les temps qui courent. Enfin c’est ce qu’a dit l’actionnaire la dernière fois qu’il est venu au bureau en tout cas.

« – Chérie, fermeture des volets s’il te plaît !

– Fermeture en cours. Bonne nuit »

Élie Guckert
Kévin Bressan