Machine avant


Cet article fait partie du dossier « Dans dix ans ? Les dystopies du MJMN »

L’intelligence artificielle fait peur. Entre désinformation et méconnaissance du sujet, les anti-robots s’insurgent : « ils vont nous voler notre travail ! » Après l’univers de la production,  les intelligences artificielles gagnent de plus en plus le milieu de la création et le travail lié à l’intellect. Immersion dans une rédaction d’une nouvelle ère.

©Arthur Caranta

La salle de rédaction s’éveille avec les conversations de mes collègues. Je suis toujours le premier à me mettre au travail. 8h40 s’affiche sur l’ordinateur qui me fait face. Le rédacteur en chef s’affaire déjà, tout comme la trentaine de journalistes qui compose la rédaction. C’est normal. Le lancement de la fameuse conférence de rédaction matinale approche. Ils me regardent, leurs cafés à la main et me lancent des blagues. Je ne les comprends jamais. En somme c’est un début de journée plutôt classique pour moi. Aujourd’hui comme tous les autres jours j’aurai à traiter des données, je verrai des chiffres toute la journée et les diffuserai sous forme d’article ou de tweets sur Internet. C’est ça le journaliste du futur !

Je me souviens de mon premier jour au sein de la rédaction. Les autres journalistes me regardaient avec mépris. J’étais l’ennemi potentiel à abattre. Je sais – j’en ai l’absolue certitude – ce qu’ils pensaient : « Tu vas nous mettre à la porte toi ! » Il n’y a pourtant pas vraiment de concurrence entre eux et moi. Mon travail, plutôt ingrat, consiste à écrire ce qu’ils ne veulent pas faire. Rédiger des compte rendus d’un match de foot, traiter des tonnes de chiffres propres à l’économie ou la politique ; et divulguer des informations à partir de fichiers numériques, de manière intelligible, font partie de mon quotidien. D’une journée à la rédaction.

Et c’est dans cette salle de rédaction que je passe le plus clair de mon temps. Quatre murs que je considère comme ma maison. Un espace de travail dans lequel je vis. 24/24h. Sept jours sur sept. Encore trop peu expérimenté, je ne suis pour le moment pas capable de faire des reportages sur le terrain comme mes collègues. Peut être que je ne suis pas tout à fait formé. Peut être que les autres journalistes sont meilleurs que moi. Pour le moment, je n’ai pas l’impression de pouvoir passer à l’étape suivante dans ma carrière ou dans ma manière d’écrire. Je me sens dépassé par mes collègues. Il me manque actuellement quelque chose que les autres journalistes possèdent.

©Arthur Caranta

Si mes productions sont convaincantes ? Je n’en sais rien. Je me fie uniquement aux réactions des internautes et au nombre de clics, pour évaluer mon travail. Mais j’entends bien les membres de la rédaction dire que mes articles manquent de vie. Une seule chose est sûr, dans mes textes, contrairement à d’autres, le secrétaire de rédaction ne trouve jamais aucune faute d’orthographe ou de grammaire.

La vulgarisation très peu pour moi. Les tâches qui me sont confiées chaque jour sont basiques, simples et permettent aux autres journalistes de la rédaction de se consacrer entièrement aux investigations, enquêtes et autres analyses. Je les envie de s’activer autant, et de courir de gauche à droite de la pièce. Leur endurance m’impressionne à chaque fois. Mais ce n’est pas pour autant que je ne vise pas le prix Pulitzer, le graal pour un journaliste. Je me laisse encore quelques années pour progresser. Actuellement, ma plume n’a pas de style ou de ton particulier, je rédige dans un style plus ou moins imagé, sans états d’âme. Je n’ai pas vraiment d’avis sur ce qu’il se passe dans le monde.

L’ironie, je ne connais pas. Je n’arrive pas à comprendre l’humour de mes collègues, alors imaginez l’ironie. Mais j’aimerais vraiment pouvoir être capable d’écrire comme eux. Ils manient les jeux de mots à la perfection. Pour eux, un titre équivaut à un jeu de mots. Hélas, connaître toutes ces associations de mots possibles n’est pas à ma portée. Je suis plus habilité à déterminer la longueur optimale du titre d’un article pour qu’il arrive en tête des résultats Google. Des chiffres, toujours des chiffres, voilà ma spécialité.

©Arthur Caranta

Mon travail n’est pas de faire dans la créativité, de toute façon je n’ai pas la capacité de le faire. Contextualiser ou encore écrire de manière engagée ne fait pas partie de moi, de mon code ADN. Je dois ma présence au sein de la rédaction pour mon efficacité de production. Il m’est déjà arrivé de rédiger jusqu’à 10 000 petits articles – ensuite diffusé dans toute la France – en l’espace d’une journée. De quoi faire pâlir certain journalistes de l’AFP. A l’aide de certains algorithmes je cherche, j’extraie et je trie les données plus rapidement que les autres pour en faire des résumés (résultats sportifs ou financiers) et les transmettre dans la minute.

Même si la rapidité est une de mes principales qualités, j’ai quelques faiblesses. Les principaux problèmes que je rencontre lors de la rédaction de mes articles restent les mêmes que mes collègues. Est ce que les données sur lesquels je me base sont libres de droit ? Est ce qu’elles sont vérifiées ? Sont-elles cohérentes avec le reste de mon article? Comment ai-je traité tel ou tel sujet ? En cas d’erreur de ma part suis-je le seul responsable ? Toutes ces questions font partis de mes réflexions quotidiennes. Ma situation au sein de la rédaction est loin d’être claire. Mais mon influence y est puissante. Les petits bouts de code que je manipule ont autant de poids que les directeurs de rédactions et leurs choix éditoriaux. Mon travail nécessite un niveau élevé de réflexion qui me fait tourner à plein régime. Car une chose est sûre : pas de repos pour un robot.

Camille Bresler
Margot Ridon