Métier : journaclic


Cet article fait partie du dossier « Dans dix ans ? Les dystopies du MJMN »

« Il me faut une vidéo sur les Oscars pour demain, Alex tu t’y colles ? », le rédacteur en chef s’impatiente. « Alex ? C’est bon ? » Distrait par la préparation du café matinal, le journaliste se reconcentre sur la conférence de rédaction à distance, « oui t’inquiète pas c’est ok pour moi. »

Café, douche, Alex ne s’arrête qu’une seconde pour allumer une cigarette sur le palier de son deux pièces parisien dans le XVe arrondissement, direction la rédaction. Alors qu’il slalome entre les piétons, le boss continue de distribuer les sujets du jour. Information de dernière minute : un volcan vient d’entrer en éruption en Auvergne. « Oublie les Oscars, file au local prendre une mouche et fais-moi une vidéo de 30 secondes, faut qu’on ait l’impression d’y être, ça fait trois jours qu’on a du retard sur les tendances, faut se rattraper avec du spectaculaire. »

Une heure plus tard les images de l’éruption sont dans la boîte, 30 secondes de lave en fusion, le format long habituel. Déjà le compteur de vues s’affole. Avec un peu de chance, les 20 000 vues seront rapidement dépassées et la vidéo sera classée en tendance. Bingo, un youtubeur sponsorisé par le constructeur des drones vient de proposer de diffuser la vidéo, Alex sourit, c’est gagné, quand un annonceur reprend une de vos vidéos les vues affluent et les revenus publicitaires avec.

Une notification clignote sur le téléphone du journaliste, Google vient de terminer la liste des sujets les plus populaires. « Vous avez vu l’article de Vice ? » lance un collègue, Alex jette un œil dans la liste des tendances : « J’ai couché avec l’avatar de Nathalie Portman grâce au cloud récréatif de Google et c’était génial. » Un rapide coup d’œil sur leur outil de veille permet de voir que l’article a été lu plus de 5 millions de fois depuis ce matin grâce à la promotion faite par une instagrameuse très populaire auprès des adolescents.

La journée passe, plusieurs contenus sont produits successivement par la rédaction, une vidéo sur la nouvelle destination phare des stars françaises, vite achetée par un blog de voyages. Un sujet sur le danger supposé des perturbateurs endocriniens dans les cosmétiques, le reportage d’une demi-minute pèse le pour et le contre avant de mettre en avant le travail des industriels pour remédier au problème…. Vendu en moins d’une heure à l’équipe Snapchat de l’Oréal.

Il est à peine 14h et Alex a déjà rempli son quota de vues pour la journée. Il ne regrette presque pas l’époque où il devait conduire tous les jours pour tourner les sujets du 20h de F2. En quelques années les audiences de la télévision se sont effondrées devant l’influence des blogueurs stars des réseaux sociaux : Snapchat, Youtube, Instagram, c’est par là que toute la pub, et donc l’argent, passe. La télévision coûtait trop cher et les revenus des chaînes se sont volatilisés avant que ces dernières ne ferment les unes après les autres. Aujourd’hui il suffit d’un drone et d’une bonne connexion pour être JRI, les tendances sont déterminées par les algorithmes de Google, il suffit de les suivre pour faire du clic.

Alex a bien encore quelques contacts avec des journalistes qui se sont accrochés à l’information « basique » et qui commentent encore une politique qu’aucun Français de moins de 50 ans ne suit. Ils se retrouvent dans les radios qui sont encore suivies par un public vieillissant. Journaliste de formation classique dans les années 2015, Alex a suivi la vague pour se consacrer à la production de contenus sponsorisés diffusés en masse sur les réseaux sociaux, le travail est moins difficile et autant payé.

Un rapide check de son emploi du temps rappelle au journaliste qu’une stagiaire doit arriver demain dans son service, il l’avait oublié mais son CV est sur le bureau, l’étudiante a été soigneusement choisie parmi une trentaine de candidatures de plusieurs écoles de journalisme réputées : « Julie 22 ans, permis drone », compétences : « montage et editing video, composition de musiques », centres d’intérêts : « fan de mode et de fitness, très bonne connaissance des annonceurs et blogueurs de ces milieux. » Un stage qui débouchera sûrement sur un CDD, la relève du journalisme est assurée.