Vis ma vie d’homme journaliste


Cet article fait partie du dossier « Dans dix ans ? Les dystopies du MJMN »

8 mars 2027. La journée des droits des femmes n’existe plus, il n’y a plus de combats à mener. Quelques années plus tôt, une révolution féministe a conduit les femmes au pouvoir. Elles occupent désormais les plus hauts postes de notre société. Étienne, 35 ans, partage son quotidien de journaliste dominé par le matriarcat.

Bip bip bip. 6h30. Je baille et cligne plusieurs fois des yeux, tentant d’effacer d’un battement de cils les bribes de mon dernier rêve. Candidat à l’élection présidentielle, je tenais un meeting pour sensibiliser mon public à la cause des hommes. Mais plus je tentais de m’exprimer, plus l’assistance riait. Après quelques minutes des plus mortifiantes, une femme se précipitait sur la scène pour m’enjoindre de laisser la place aux véritables candidates, la plaisanterie ayant assez duré. Je me suis réveillé sous les sifflets de la foule. En quête de réconfort après cette humiliation nocturne, je me tourne vers le côté de ma femme. Vide. Elle est sûrement déjà partie travailler. Directrice d’une entreprise cotée en bourse, elle ne compte pas ses heures. J’aimerais parfois qu’elle soit un peu plus présente, pour m’aider au quotidien et passer du temps avec les enfants. Mais quand je lui en fait la remarque, elle me rétorque que je suis bien content de pouvoir m’acheter la dernière console de jeu en vogue avec son argent. Elle est injuste, j’ai aussi un salaire. Je suis journaliste à La Nouvelle, un journal numérique généraliste. Évidemment, je gagne moins qu’elle. Moins également que mes collègues féminines. Mais je ne me plains pas, car j’ai la chance d’avoir décroché un CDI. C’est plus difficile lorsque l’on est un homme. J’ai gardé contact avec certains de mes amis de l’école de journalisme, la plupart enchaînent les contrats courts et les piges, ce qui les freine pour fonder une famille.

Bon, assez rêvassé, il est temps de se lever. Je dispose de quarante-cinq minutes pour me préparer avant de réveiller les enfants. J’en profite pour écouter les nouvelles du jour à la radio, en buvant mon café. J’y apprends que la justice a classé sans suite l’enquête concernant une députée écologiste accusée de harcèlement et d’agressions sexuelles. Je suis écœuré, mais pas surpris. Cela se passe souvent comme ça. Depuis quelques temps, de nombreux sites fleurissent sur internet, où des hommes font part du sexisme qu’ils subissent au quotidien. Il en existe même un dédié au monde du journalisme. J’ai remarqué que les bourreaux restaient souvent impunis, conservant leurs fonctions comme si de rien n’était. J’ai fini par arrêter de lire ces témoignages, dégoûté.

Internet regorge de témoignages d’hommes confrontés au sexisme chaque jour.

Lorsque les enfants sont prêts, cheveux coiffés et dents brossées, je les emmène à l’école. Puis je rejoins à pied la rédaction où je travaille. Ces quinze minutes de trajet me font du bien, j’en profite pour respirer l’air frais. Dommage que ce plaisir quotidien soit souvent gâché par les commentaires de quelques nanas qui interpellent tous les hommes qui passent. Parfois, on me demande mon numéro, on me dit que je suis bel homme, et ça s’arrête là. Mais d’autres fois, quand je ne réponds pas, elles deviennent vulgaires et m’insultent. « Tu devrais être fier qu’on te fasse un compliment, salop. » Dans les moments là, je fais ce que mon père m’a toujours répété : baisse la tête et continue ton chemin. Je m’inquiète pour mon fils, il sera bientôt en âge de sortir seul, j’espère qu’on ne l’embêtera pas trop. Je vais me renseigner sur les cours de self-défense organisés par mon association masculiniste.

« C’est bon, c’est de l’humour »

Arrivé au bureau, je salue Marc, le secrétaire de rédaction. J’ai à peine enlevé mon blouson que ma rédactrice en chef déboule. Je dois absolument couvrir le tournoi de football qui a lieu cet après-midi. Marie, la photographe, m’accompagnera. Je grommelle un d’accord, pas de souci, et m’installe à mon bureau. C’est toujours la même chose, on ne me confie que les sujets sport et jeux-vidéos. Même si les mentalités tendent à évoluer et que les hommes acquièrent de nouveaux droits, les vieux stéréotypes persistent : à nous les sujets légers, aux femmes la politique, l’économie et les relations internationales. Une députée européenne polonaise a récemment avancé que nous, les hommes, méritions d’être moins bien payés car nous serions moins intelligents et plus faibles que nos compatriotes. Avec de tels propos, pas étonnant que nous ayons moins confiance en nos capacités. Je me souviens qu’à mes débuts de journaliste, je ne me sentais pas à ma place, presque illégitime. J’ai lu dans un magazine masculin qu’on appelait ça le syndrome de l’imposteur.

Après quelques heures de travail, je décide de m’accorder une pause café. Je croise Hélène et Lison, deux collègues du service sciences et technologies. L’une fait remarquer à l’autre, suffisamment fort pour que je l’entende, que décidément, ce jean me fait un beau petit cul. Je me retourne, prêt à la remettre à sa place, mais je suis devancé par un « C’est bon, c’est de l’humour, tu es coincé ou quoi ? » Ah oui, l’humour. Le meilleur déguisement du sexisme. Je décide de passer outre et fonce me détendre près de la machine à café. Je commence à en avoir sévèrement besoin. Sur une table traîne un XY, un magazine masculin que je lis de temps en temps. L’ouvrant au hasard, je tombe sur une publicité pour une maison de haute-couture française. On y voit un homme, les jambes tellement écartées que je me demande si le mannequin ne s’est pas fait un claquage. Je ne comprends même pas ce qu’est censée promouvoir cette annonce, si ce n’est le slip du modèle. Des images dégradantes de l’homme, on en trouve à la pelle dans la presse magazine. On commence doucement à s’en offusquer, mais pas facile de se libérer des vieilles habitudes, surtout quand celles-ci font vendre. Je me souviens d’un stage dans une rédaction, où l’on illustrait systématiquement chaque article avec un homme dévêtu, quel que soit le sujet. Moins il avait de vêtements, plus on explosait notre record en matière de clics. Affligeante réalité.

À 17h30, je récupère les enfants et rentre à l’appartement. Ma deuxième journée commence. Je passe l’aspirateur, range les jouets qui traînent, aide aux devoirs, fait prendre les douches, prépare le repas. Je me demande combien je gagnerais si tout ce temps passé à m’occuper de mon foyer était rémunéré.

Ce soir, dans mon lit, je repense à l’information que j’ai entendu au journal télévisé. Malgré les mesures prises par le CSA, les hommes restent toujours minoritaires à l’écran. Atteindrons-nous un jour l’égalité ? Je suis fatigué de me battre pour vivre dans un monde que les femmes considèrent à elles. Alors que j’éteins la lumière, mon esprit imagine des solutions. Sensibiliser les enfants à ces questions dès l’école ? Imposer des quotas dans toutes les branches ? Encourager les projets masculins à l’aide de subventions, bourses et autres concours ? Créer une commission que les hommes pourraient saisir en cas de sexisme ou de discrimination ? Une chose est sûre, je continuerai à me battre pour mes droits. Et c’est en rêvant d’un monde égalitaire que je m’endors, bercé par les ronflements de ma femme.

Les liens rappellent que pour les femmes de 2017, cette société n’est pas fictionnelle : elle est simplement renversée.