Éric Scherer : les 3 défis du journalisme de demain


Éric Scherer, directeur de l’innovation et de la prospective de France Télévisions, était invité à donner la conférence inaugurale du lancement du réseau Arppej, le 20 octobre 2017 à Metz. Il explique en quoi les outils numériques ont influencé, influencent et influenceront les pratiques journalistiques.

Selon les dernières études, les lecteurs ont aujourd’hui très peu confiance dans les médias et les journalistes. Éric Scherer, directeur de l’innovation et de la prospective à France Télévisions, animateur du blog Méta-Media et et auteur de l’ouvrage A-t-on encore besoin des journalistes ? (2011), compare d’ailleurs les rédactions à des « boîtes noires » car les journalistes sont très opaques sur leurs pratiques.

« Aujourd’hui c’est la notification du smartphone qui annonce, c’est le réseau social qui montre », explique l’auteur qui évoque un changement du «chemin de l’information ». Les usages changent et dessinent un nouveau « parcours d’audience ». La conférence aborde la façon d’adopter une «nouvelle grammaire » et une «nouvelle syntaxe de l’information » permettant de relever trois défis : l’apparition des plateformes, la monétisation de l’information et l’innovation

Éric Scherer, directeur de l'innovation et de la prospective de France Télévisions, a donné la conférence d'ouverture du lancement du réseau Arppej.

Éric Scherer, directeur de l’innovation et de la prospective de France Télévisions, a donné la conférence d’ouverture du lancement du réseau Arppej.

Défi 1 : « La techno doit être au service de l’édito »

Comment s’adapter aux nouvelles plateformes ?

Pour Éric Scherer, il faut produire un contenu partageable (shareable content), «picorable» à tout moment de la journée (snackable content), et adaptable à la plateforme à travers laquelle il est diffusé (adaptable content). Éric Scherer précise tout de même : « Avec les réseaux sociaux, on se heurte à une certaine standardisation de l’information ». Le défi est donc de se différencier mais surtout de conserver sa ligne éditoriale.

Par leurs formats innovants mais aussi la pertinence de leur contenu, Brut et NowThis ont su s’adapter aux plateformes. Le numérique transforme le média de masse en un média de précision. Il faut donc apprendre à mieux exploiter les données, à produire plus «smart», à indexer les informations et à hiérarchiser les données extérieures sur une logique de base de données. Les médias, explique Éric Scherer « doivent trouver l’équilibre entre une programmation éditoriale, une recommandation sociale et la recommandation algorithmique. »

La vidéo, le nouveau format de l’info

Brut, AJ+ et Spicee sont les illustrations de nouveaux formats en pleine expansion. Des vidéos courtes et percutantes qui favorisent une consommation simplifiée et rapide. Internet, c’est aussi de l’interaction. Les plateformes et les médias l’ont bien compris. Ils développent alors le live streaming : plus engageant que les autres formats. « Il y a en moyenne dix fois plus de commentaires », souligne-t-il.

Pour Éric Scherer, le futur de l'information s'envisage à travers 10 formats auxquels les médias numériques doivent s'adapter.

Pour Éric Scherer, le futur de l’information s’envisage à travers 10 formats auxquels les médias numériques doivent s’adapter.

Maintenant, « c’est l’information qui vient à vous ». À l’époque de « l’infobésité », quand le flot d’information est tel que l’on s’y perd, des outils se développent pour lutter et garder une information de qualité. Des médias comme FranceInfo, Quartz ou The Guardian développent des « chatbots », une méthode qui permet de poser des questions en direct et d’avoir une réponse quasi-instantanée par exemple.  D’autres s’attellent à rendre l’information immersive à l’aide de caméras 360° ou de journalisme interactif qui vise à exploiter toutes les potentialités qu’offrent ces nouveaux outils.

Internet facilite la création de contenus par des non-professionnels, l’information citoyenne se développe à travers divers outils comme la plateforme YouTube. Le vidéaste HugoDrécrypte en est l’exemple type. Il propose une analyse de l’actualité nationale et internationale. «Enfin, l’humour fédère et participe au développement d’un nouveau format de l’information fondé sur un angle satirique » ajoute Éric Scherer.

Défi 2 : La monétisation

D’après Éric Scherer, les journalistes doivent aujourd’hui s’intéresser aux questions économiques et de business model. De nombreux médias vivent de la publicité, mais on assiste à une concurrence déloyale de la part de Google et Facebook. Certains parlent même d’abus de position dominante. Face à ces polémiques, Google a lancé un fond d’investissement pour les médias sur tous les projets innovants.

Lorsque l’on regarde les chiffres de la publicité des médias, on constate que la publicité sur Internet dépasse largement celle diffusée à la télévision. Pourtant ce modèle publicitaire n’est plus adapté à nos modes de vie car il n’est pas assez personnalisé. Cet état de fait entraîne les internautes à utiliser des logiciels qui bloquent les publicités. L’inquiétude de la part des médias est d’autant plus grandissante, car il s’agit d’une part de financement importante de ceux-ci. Éric Scherer observe que le modèle de l’abonnement est aujourd’hui le plus prometteur, en prenant l’exemple de Netflix ou encore de Spotify.

Défi 3 : L’innovation

Le nouveau challenge des journalistes est de travailler de manière collective et surtout avec d’autres corps de métier, c’est-à-dire à la fois des graphistes, des développeurs ou encore des statisticiens. Éric Scherer ajoute : « Il ne faut pas rester dans un entre-soi journalistique. » Il s’agit de travailler en mode « projet », un peu à la manière des start-up.

Et demain ?

La conférence inaugurale a donné lieu à de nombreuses questions entre le public et Éric Scherer. Notamment, le débat sur la nécessité, pour le journaliste, de rester transparent sur ses pratiques, pour rétablir une confiance avec le lecteur. Pour y parvenir, le journaliste doit encourager le lecteur à développer son sens critique. Il doit réfléchir à des outils pour voir la différence entre le vrai et le faux pour contrer les fake news ainsi que la sphère complotiste. Éduquer le public pour lire correctement l’information est donc un défi pour les médias.

Orlane Jézéquélou
Émilie Nguyen