Libre, open-source, communs : des utopies concrètes pour le journalisme ?


Il existe toujours un débat sur l’utilisation des logiciels, que cela soit à un niveau personnel ou professionnel. Faut-il privilégier les logiciels propriétaires, quitte à perdre toutes ses créations suite à une fermeture, mais avec une facilité de construction et de diffusion ? Ou mettre en avant les logiciels libres ou open-source, plus stables car ouverts, mais moins faciles à prendre en main ?

Bien que proches, les logiciels libres et ceux open-source n’émanent pas de la même idée du monde numérique. « Il y a un clivage, presque une guerre entre les deux idées« , estime Loïc Ballarini,  enseignant-chercheur à l’université de Lorraine, membre du Crem (Centre de recherche sur les médiations) et coresponsable du master journalisme et médias numériques. « Le libre est avant tout une démarche politique, qu’elle soit sociale ou éthique. » Les logiciels libres reposent sur quatre libertés fondamentales : leur utilisation, copie, étude, modification et redistribution sous leur forme modifiée.

Le logiciel open-source, quant à lui, « défend une approche technico-économique » et doit relever le défi de la performance en étant tout aussi efficace que le logiciel privatif. Il doit pouvoir être la base d’un modèle économique. » Des nuances qui se retrouvent dans la pratique du journalisme, avec deux pôles : l’éthique et les valeurs d’un côté, le modèle économique et la rentabilité de l’autre.

« Problème de pérennité des contenus »

« L’objectif, c’est de relier la question des outils et des pratiques quotidiennes à celle de l’éthique, de l’économie et de l’organisation« , explique Loïc Ballarini. S’ajoute à cela une idée d’indépendance éditoriale qui est complète en utilisant les logiciels libres. Pour Nathalie Pignard-Cheynel, professeur de journalisme à l’université de Neuchâtel, en Suisse, « les logiciels propriétaires poussent les journalistes à faire preuve d’agilité. » Il faut en effet prendre en compte le fait qu’une plate-forme peut changer ses modalités de diffusion, devenir payante ou disparaître, mettant en défaut l’utilisateur dans la pratique, notamment journalistique.

Pour parer à ces désagréments, il peut donc s’avérer nécessaire de mettre en place des stratégies de détournement. Comme le développement d’outils en interne ou en réseau de rédaction. La place des logiciels libres et open-source est ici pleinement satisfaisante. Cela permet de se défaire également d’une dépendance vis-à-vis des infomédiaires, notamment concernant les prescriptions éditoriales (comme le référencement Google).

Pour Olivier Standaert, professeur à l’École de Journalisme de Louvain, il existe « quatre paramètres d’optimisme » pour l’open-source :

  • un processus créatif,
  • l’aspect « bricolage » qui pousse l’utilisateur à être inventif,
  • un processus de transparence,
  • un aspect participatif.

Rendre la création plus visible

Cette philosophie est donc positive pour les rédactions, puisque cela permet de faire rentrer en émulation les forces en présence. C’est un constat que dresse André Thiel, directeur « process et développements » pour le journal Sudpresse, du groupe Rossel, également présent en France avec les rédactions, entre autres, de La Voix du Nord et de L’Union. Avec 14 éditions locales payantes (environ 10 000 abonnés) et une édition gratuite, « la production s’articule autour de trois démarches : le print, le web gratuit et le web payant« , avec une priorité pour le numérique, en particulier lorsqu’il est payant.

Lors du débat sur les logiciels libres, open-source et communs dans la pratique journalistique.

La société CCI, déjà sollicitée pour le développement de l’espace de travail des journaux du groupe, a mis en place un nouvel outil de fonctionnement. « Il y a une forte volonté d’aller vers le mode de fonctionnement dit WYSIWYG [What you see is what you get – l’utilisateur voit instantanément ce qu’il produit], mais aussi le développement d’une interface mobile, la possibilité d’intégrer visuellement des contenus extérieurs« . La disparition de la visualisation des liens, pour passer directement à la visualisation de l’objet, serait donc actée.

Pour Jean-Marie Lagnel, créateur et directeur de création du Studio V2, « il y a beaucoup d’outils open-source, que cela soit dans le domaine de la datavisualisation ou de l’infographie, mais qui permettent des utilisations différentes. » Ici, il n’est pas question de multiplier les outils, mais de tous les rassembler sous une même bannière, à savoir RAWGraphs. Cela permet de choisir différentes visualisations et, selon ce que l’on souhaite raconter, lier parfaitement la forme au fond.

Si la datavisualisation est de plus en plus accessible, il n’est cependant pas possible d’affirmer que « tous les journalistes depuis environ cinq ans se forment et ont un savoir-faire facilitant les choses. » Si cela s’avère en partie vrai, Gurvan Kristanadjaja, journaliste à Libération, précise que « la nouvelle génération reste tout de même effrayée par le code. Il y a également un manque de prise de risque, au niveau des médias existants, quant à l’embauche de jeunes journalistes-codeurs. »

Caroline Alonso
Lucas Hueber