Le journalisme dans l’espace public


Avec l’avènement d’internet, le métier de journalisme a connu de nombreuses mutations et a essuyé de virulentes critiques, les journalistes étant accusés d’orienter l’information pour manipuler les masses. Les médias en ligne et les réseaux sociaux impactent notre accès à l’information et pèsent sur l’opinion publique. Selon le sens commun, le journalisme a le pouvoir d’influencer les masses.


Jürgen Habermas, sociologue, philosophe et membre de l’école de Francfort s’est rendu célèbre pour son ouvrage éponyme sur l’espace public. Dans un premier modèle, il s’intéresse au fonctionnement de l’espace public au 18e siècle qui semble être, selon lui, un idéal. Le second modèle quant à lui est une réactualisation du modèle dans les années 1950 qu’il juge pervertie. Selon lui, dans le cadre d’un régime démocratique, le principe de publicité est un élément indispensable.

Il s’agit du fait de rendre publics les débats, de faire connaître au public les décisions prises, les projets, les questions sur lesquelles l’État souhaite solliciter l’avis des citoyens. Pour que le peuple puisse exercer ou contribuer au pouvoir, il doit être informé des décisions et projets pour participer au débat. Dans le premier schéma d’Habermas, la société civile est censée faire un usage public de la raison, lequel usage va déboucher sur une opinion publique consensuelle.

Vers le milieu du 20e siècle, des corps intermédiaires apparaissent : les médias. Le lien entre les médias et la société civile est pour lui un lien de manipulation. Lorsque Habermas parle de « nouveaux médias », il fait référence à la radio et à la télévision. Il considère qu’ils  ne permettent pas aux citoyens de garder le contrôle à cause du flux incessant qu’ils produisent et qu’ils sont incapables de faire preuve de rationalité.

Ces médias seraient désireux de manipuler la société civile. Dans l’Espace Public, il écrit : « Les nouveaux médias captivent le public des spectateurs et des auditeurs mais en leur retirant par la même occasion toute distance émancipatrice, c’est-à-dire leur retirant la possibilité de prendre la parole et de contredire. L’usage que le public des lecteurs faisait de sa raison tend à s’effacer au profit des simples opinions sur le goût et les attirances qu’échangent les consommateurs. » Selon Habermas, ces nouveaux médias ramènerait donc à l’enfance, à un état dans lequel on ne peut pas être rationnel et lucide. Le but final serait un consensus fabriqué, pour lequel tous seraient complices dans le profit du pouvoir politique.

Droits et devoirs des journalistes

Pourtant, le journalisme se professionnalise et s’affine. Avec cette évolution, vient la nécessité d’établir un cadrage plus distinct de ce qu’est et ce que n’est pas un journaliste. Dans cette optique, le Syndicat National des Journalistes est créé en 1918. Ses membres rédigent alors une charte des devoirs du journaliste afin de définir les principes déontologiques de la profession. Celle-ci est d’abord revue en 1938 puis réactualisée en 2011. Bien que purement indicative, elle reste cependant une référence. L’exercice du journalisme serait nécessaire à la construction et au maintien de la démocratie. Le journaliste préserve le droit à l’information de tout citoyen, ou plus précisément, le droit à une information de qualité, complète, libre, indépendante et pluraliste, tel qu’il est précisé au sein de la Déclaration des Droits de l’Homme et dans la Constitution française.

Les journalistes ont donc une responsabilité envers les citoyens. Quant à la pratique même du journalisme, le syndicat la définit de la manière suivante : « Rechercher, vérifier, situer dans son contexte, hiérarchiser, mettre en forme, commenter, et publier une information de qualité; [il] ne peut se confondre avec la communication. Son exercice demande du temps quelque soit le support. » Parmi les droits et les devoirs du journaliste, on retrouve les notions de liberté et de justice notamment à travers ces recommandations suivantes : « Le journaliste revendique la liberté de publier honnêtement ses informations » ou « Tient le scrupule et le souci de la justice pour des règles premières ».

Le poids de l’immédiateté et de l’instantanéité pèse aujourd’hui considérablement sur la production de l’information. Ce flux incessant, est cependant rejeté par une partie du corps professionnel qui déplore une perversion de la pratique du journalisme et tentent alors de s’en détacher. C’est le cas de la tendance du slow journalism  qui privilégie la qualité à la quantité en allongeant le temps de l’enquête sans négliger de vérifier la véracité de l’information.

La revue XXI s’inscrit dans ce mouvement. Les fondateurs de la revue ont ainsi rédigé un manifeste établissant leur conception du journalisme, qui se doit selon eux d’ «être utile, désirable et nécessaire ».

À l’ère du numérique, la pratique du journalisme doit donc faire face à de nouveaux enjeux. Notre rapport à l’information se voit contrôlé par des algorithmes et celle-ci semble venir à nous, d’elle-même. De nouveaux espaces se créés au sein desquels les journalistes doivent prendre place. L’accès à l’information s’en voit donc transformé et notre utilisation du web et des réseaux sociaux influent largement sur ce dernier.

La notion de bulle de filtrage

Le terme “The Filter Bubble” ou “Bulle de filtrage” a été employé pour la première fois par Eli Pariser, militant Internet et cofondateur de l’ONG de cybermilitantisme Avaaz.org. Selon sa définition, il s’agit de l’état dans lequel se trouve un internaute lorsque les informations qu’il recherche sur Internet sont le résultat d’une personnalisation mise en place à son insu. Dans le best-seller “The Filter Bubble: How the New Personnalized Web is Changing what We Read and how We Think”, il développe sur l’impact de la personnalisation des fils d’informations qui dirigent celles-ci vers nos idées préconçues. Cette ultra-personnalisation entraîne une confrontation de point de vue presque inexistante sur les réseaux sociaux et impacte directement l’esprit critique des internaute sur leur lecture de l’information. Comment ces informations circulent-elles en ligne ?



Lors d’une recherche sur Google, le moteur de recherche analyse une cinquantaine d’indicateurs reliés à l’internaute, en passant par le type d’ordinateur, le navigateur de recherche ou encore la géolocalisation. Ce ciblage sur Internet montre des réalités différentes aux utilisateurs selon leurs besoins ou leurs opinions. Dans son ouvrage  Les GAFAM contre l’Internet, Nikos Smyrnaios développe l’idée selon laquelle les GAFAM dont Google jouent un rôle d’infomédiateur dans la circulation de l’information. Le chercheur en information et communication définit cette notion comme « l’ensemble de segments d’activité et de dispositifs numériques qui permettent la mise en contact des internautes avec tout type d’informations en ligne mais aussi avec d’autres internautes ». Une dépendance des médias aux géants du web s’installe car ceux-ci sont médiateurs de l’information produite par les journalistes.

Ce rôle d’infomédiateur influence directement notre accès à l’information quant les jeunes générations suivent plus particulièrement l’actualité en ligne. L’une des idées reçues les plus répandues, consiste à penser qu’avec la multiplication des réseaux sociaux et des médias en ligne, les jeunes générations auraient tendance à avoir un accès plus diversifié à l’information et donc à une variété de points de vue. Or, certaines études démontrent que cette relation n’est pas évidente.

Dans une étude menée par l’université de Brown, des économistes ont mesuré la relation entre la polarisation et l’utilisation des médias en ligne chez les de 1996 à 2012.  Le développement des réseaux sociaux et de l’information pourrait faire penser au premier abord que les divergences politiques ont augmenté chez les jeunes adultes. Pourtant les américains de 18 à 39 ans, utilisent pour 80% d’entre-eux les réseaux sociaux et les divergences politiques n’ont pas augmenté pour autant. Cette réalité peut donc s’apparenter à une uniformisation de la pensée collective.

La construction du débat public

Selon le sens commun, le journalisme idéal aurait pour noble tâche d’affiner le sens critique des citoyens et de contribuer à la construction d’une opinion publique dite éclairée. Ainsi, son but serait de permettre un libre accès à l’information qui s’articule autour d’un processus de débat où des arguments contradictoires sont confrontés. Cette mission a longtemps été perçue comme un impératif pour la constitution d’une démocratie. Le journalisme devient donc symbole de liberté d’expression et de pensée.

Nous avons affaire ici à un héritage des philosophes des Lumières, notamment en ce qui concerne leur conception de la vérité — concept, rappelons-le, profondément occidental. Selon eux, le seul moyen de s’approcher de cette vérité était de confronter idées et arguments contradictoires pour multiplier les points de vue. Cette notion est toujours enseignée aujourd’hui en école de journalisme. Nous partons donc du postulat que les journalistes et leur travail d’écriture et de partage de l’information, influencent profondément la société notamment dans la construction de ce que nous appelons le “débat public”. L’espace public peut s’imaginer comme une scène de théâtre où le politique apparaît devant une foule de spectateurs dont le jugement collectif produit l’opinion publique (Quéré, 1992).

Selon Romain Badouard, Clément Mabi et Laurence Monnoyer-Smith, l’espace public se fragmente en “arènes” qui ne jouissent pas de la même visibilité et ne disposent pas du même accès à la parole. Les différents acteurs constitutifs de notre société n’investissent pas tous les mêmes arènes pour développer leur pensée et influencer leurs éventuels spectateurs ou lecteurs. Certains préféreront les “grands médias” tandis que d’autres se tourneront vers des médias plus alternatifs. Ces espaces d’information et de communication jouent un rôle décisif dans la constitution d’un débat et d’une opinion publique sur des questions de sociétés. Dominique Cardon et Fabien Granjon mettent en lumière dans Médiactivistes, le cas de groupes de militants radicaux qui rejettent de manière virulente les médias nationaux ou régionaux. Dans leur logique de courant dit « alternatif », ils préféreront utiliser des supports sur internet comme des blogs, des forums, des plateformes sur les réseaux sociaux pour développer leur idéologie, leurs revendications et surtout se mettre en récits et écrire leur histoire. Ces espaces numériques permettent la construction d’une expérience sur un sujet particulier.

Bien entendu, ces espaces ne sont pas “dominants” dans le sens où ils seront approchés avec plus de scepticisme que d’autres plateformes perçues comme plus légitimes. Il existe ici aussi des rapports de pouvoir et de forces dans le partage d’informations.

Les mondes numériques sont aujourd’hui des terrains florissants où des arènes se construisent et se morcellent. Selon la définition de Howard Becker, nous pouvons les considérer comme des « sous-systèmes sociaux quasi autonomes dans lesquels les interactions entre individus sont stabilisées en des réseaux intégrés qui perdurent en assurant la conservation de leurs normes, l’adaptation à l’environnement, la réalisation de buts communs, l’intégration des professionnels. » (Art Worlds, 1982) Ces nouveaux formats ne sont pourtant pas des univers “à part”, c’est-à-dire dissociés de notre vie matérielle. Au contraire, ils sont imbriqués dans notre vie de tous les jours. Ils sont les témoins des débats, appréhensions et frictions qui transforment et agitent notre société actuelle. Grâce aux numériques, les contraintes d’accès sont assouplies.

Cependant, cet argumentaire ne nourrit pas forcément ce qu’on appelle le “débat public” et ne sort pas du cercle dans lequel il a été produit. Aujourd’hui, les grands médias appartiennent à une poignée de milliardaires, ce qui a pour conséquence d’alimenter la méfiance de certains groupes sociaux envers les médias traditionnels et les journalistes. Il s’agit ici d’une piste pour comprendre les proliférations de fake news et pourquoi certaines franges de la population française se montrent aussi complotistes.

Un espace public morcelé et subjectif

Dès ses débuts, le corps des médias s’est construit avec et au sein même de l’espace public. Les théories de Jürgen Habermas s’appuient sur cette idée, en définissant les médias comme un élément constitutif de l’espace public et leurs conférant ainsi un pouvoir d’influence primordial. Mais les récents changements liés à l’ère du numérique ainsi que la possession des grands journaux nationaux par une poignée de milliardaires ont quelque peu ternis le tableau. Il n’existe pas pour les récepteurs et les observateurs, une seule manière de définir le journalisme. En fonction de la classe sociale, du milieu culturel ou de l’idéologie politique, le journalisme ne jouit pas des mêmes représentations. La réception également, dépend de ces critères et variables. Concevoir une vision unanime du journalisme serait donc un leurre, car l’espace public est une réalité morcelée et subjective, constituée d’une multitude de sphères poreuses et inter-dépendantes possédant leurs symboles et mythologies.

Caroline Alonso Alvarez & Justyne Stengel & Orlane Jézéquélou