Ces journalistes qui dérange(aie)nt…


Le journaliste n’a-t-il pas raison trop tôt ? Toutes les histoires sont-elles bonnes à être racontées ? Voici une liste non exhaustive de journalistes qui l’ont appris à leurs dépens.

Gary Webb, le renié

Photo d’archive de Gary Webb / crédit : Flickr

Profession : journaliste d’investigation au San Jose Mercury News
Exploit : révélation d’une implication de la CIA dans le trafic de cocaïne pour financer la guerre au Nicaragua
Sort : discrédité par la profession et “suicidé” de deux balles dans la tête

Journaliste d’investigation américain ayant reçu le prix Pulltizer, Gary Webb est surtout connu pour les révélations de son enquête Dark Alliance. Publiée en 1996 dans le San Jose Mercury News, elle sera reprise plus tard pour une publication en volume. Le journaliste y révèle une affaire hors-norme impliquant les plus hautes sphères de l’Etat américain. Sous couvert de guerre froide et de révolutions socialistes en Amérique centrale et du sud; les Etats-Unis soutiennent activement les “freedom fighters”, et notamment les contras au Nicaragua. En guerre contre le gouvernement sandiniste de l’époque, les rebelles ont besoin de financements et d’armes. Sous l’ère Reagan alors que le congrès refuse d’accorder des fonds pour financer cette guerre, la CIA décide de les financer en établissant des liens avec des narcotrafiquants qui importent des tonnes de cocaïne au pays.

Oscar Danilo Blandón importait la drogue depuis le Nicaragua là où Rick Ross, surnommé “Freeway”, écoulait le stock. Ce dernier aurait gagné plus de 2,5 milliards de dollars de 1982 à 1989. Le procédé de fabrication du crack qu’il utilisait, moins cher et plus efficace, permit à cette drogue de se répandre comme une traînée de poudre dans les banlieues noires de Los Angeles et de tout le pays. La CIA a donc non seulement permis, mais appuyé “l’épidémie de crack” qui ravagera les grandes villes des Etats-unis. La révélation de l’implication de la CIA reçut un accueil plus que mitigé dans la presse. Bien qu’il soit nommé journaliste de l’année, Gary Webb sera discrédité par ses collègues du Times et du Washington Post entre autres. Ils lui reprocheront des erreurs, des raccourcis et doutent de la fiabilité de ses sources. Renié par sa propre rédaction, il sera contraint à démissionner en 1997. Son corps sera retrouvé sans vie à son domicile en 2004. L’enquête conclut à un suicide, thèse confirmée par sa femme Sue. Pourtant, ce sont bien deux balles dans la tête qui auront été la cause de sa mort. Le biopic, Kill the messenger, retrace l’enquête en 2014, Jérémy Renner dans le rôle du journaliste.

Jean-Pascal Couraud, la cible politique

Photo d’archive de Jean-Pascal Couraud / crédit : tahiti-infos.com

Profession : rédacteur en chef du journal Les Nouvelles de Tahiti
Exploit : lutte contre la corruption dans la vie politique tahitienne et métropolitaine
Sort : possiblement enlevé, séquestré puis assassiné

Jean-Pascal Couraud, surnommé “JPK” et ancien rédacteur en chef du journal Les Nouvelles de Tahiti, était un journaliste engagé de l’archipel polynésien. Il s’est fait connaître comme un des opposants principaux à Gaston Flosse, alors président particulièrement controversé de la Polynésie française d’inspiration gaulliste et proche de Jacques Chirac. Le jeune journaliste doit démissionner après une nouvelle révélation scandaleuse en 1988. Il continuera ses investigations en indépendant sur un possible trafic d’armes avec la Corée, des transferts douteux vers des paradis fiscaux ou encore le soupçon d’un financement politique occulte de Jacques Chirac. Son travail deviendra de plus en plus décrié au fur et à mesure qu’il se rapproche des opposants politiques au sénateur polynésien. Il deviendra notamment le chargé de communication de Boris Léontief à partir de 1994. Une année durant laquelle il subira trois accidents de moto mystérieux en moins d’un mois.

Suivi de très près par le groupement d’intervention polynésien (GIP), milice flossiste, il disparaîtra dans la nuit du 15 au 16 décembre 1997. Sa disparition est toujours judiciairement inexpliquée. Trois anciens membres du GIP ont été mis en examen des chefs d’assassinat, d’enlèvement et de séquestration en bande organisée. Des enregistrements de ces trois individus tendraient à confirmer cette thèse. Une lettre manuscrite avait aussi été retrouvée dans un bureau de Gaston Flosse, lors d’une perquisition en 2008. C’est un ancien membre du groupe d’intervention mort dans des circonstances mystérieuses en 2004 qui l’aurait rédigée. Ce dernier affirme que l’ancien journaliste a bien été assassiné. Le grand reporter Benoît Collombat revient sur cette disparition dans son ouvrage Un homme disparaît : l’affaire JPK.

Guy-André Kieffer, “l’incident” diplomatique

Guy-André Kieffer avant sa disparition / crédit : wikimédia commons

Profession : journaliste économique
Exploit : audit sur le cacao en Côte d’ivoire – mise en lumière des malversations financières et sur le trafic d’armes avec les pays frontaliers
Sort : disparition dans des conditions mystérieuses

Le journaliste franco-canadien disparu des radars le 16 avril 2004, aurait été exécuté sous les ordres de l’ex-première dame ivoirienne, Simone Gbagbo. Journaliste économique, il travaille d’abord chez Libération avant de partir pour La Tribune dès sa création. Il collabore avec RFI au moment de sa disparition. Envoyé en Côte d’ivoire en 2002 afin de réaliser un audit sur la filière cacao pour le compte par l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, le reporter des malversations financières dans le commerce de cette denrée. Ses recherches font également état d’un échange illégal d’armes avec les pays frontaliers.

Des pratiques qu’il dénonce dans ses écrits réalisés pour des journaux économiques ivoiriens (il utilisait des pseudos), mais aussi pour le journal La Lettre du Continent publié en France. Qualifié de “journaliste qui dérange” par les hautes sphères politiques, sa disparition soudaine en avril 2004 a permis de mettre en lumière ses derniers travaux réalisés en Afrique. Entachant au passage l’image de marque que le clan Gbagbo n’avait cessé de cultiver en Côte d’ivoire. Un clan dont la perte s’est matérialisée fin 2011 avec le renoncement politique de Laurent Gbagbo, et les procès dont lui et sa famille politique ont dû faire face. A l’heure d’aujourd’hui, l’instruction patine toujours.

Capture d’écran d’une affiche de reporters sans frontières en Côte d’Ivoire

 

Camille Lepage, le reportage de trop

Camille Lepage lors d’un reportage / crédit : wikimedia.commons

Profession : Photojournaliste freelance
Exploit : Obtention du  2ème prix du Pictures of the Year International pour ses reportages de guerre
Sort : retrouvée assassinée sur un champ de guerre

La photojournaliste angevine Camille Lepage, a été assassinée lors de son séjour au Centrafrique en 2014. Le pays était à l’époque sous la menace islamiste. Il connaissait un début de guerre civile entre les différentes ethnies présentes sur son sol. L’armée française présente en Centrafrique dans le cadre l’opération Sangaris, a découvert le corps sans vie de la jeune photojournaliste dans les rues de Gallo.

La photojournaliste était une spécialiste des reportages de guerre. Elle avait parcouru l’Egypte, le Soudan et le Sud-Soudan sans aucun réel accroc au cours de ces périples. Ses photos vendues à Reuters ou encore l’AFP, et compilées dans l’album Pure Colère coordonné par sa mère, ont notamment contribué aux révélations d’une guerre civile en Centrafrique. En décembre 2013 elle reçoit le 2e prix du Pictures of the Year International. Ses derniers travaux portaient sur des attaques perpétrées par des anciens mercenaires de l’ex-seleka, à l’encontre d’un village habité par les anti-balaka (milice d’auto-défense en Centrafrique). La journaliste avait filmé et photographié ces moments de grande barbarie comparables à ceux connus au Rwanda.

Sa mort a éveillé les consciences à l’échelle internationale et a permis une intervention mondiale (ONU) en Centrafrique. Elle a aussi donné lieu à la création de l’association « On est ensemble » qui depuis 2015 discerne le prix « Camille Lepage » à un photojournaliste au cours du festival international du photojournalisme Visa pour l’image de Perpignan. Une certaine reconnaissance pour un destin tragique.

Des Etats-Unis à Tahiti en passant par la Côte d’Ivoire ou la Centrafrique; les parcours tragiques de ces journalistes doivent nous faire prendre conscience que le journalisme d’investigation a un prix. Malgré un tribut particulièrement lourd, leur abnégation exemplaire ont, ont eu et auront toujours un sens… Si tant est qu’on soit prêt à reprendre le flambeau.

Brice Recotillon et Romain Ethuin