Journaliste, un rôle de pédagogue ?


À quoi sert le journalisme ? La question, un brin provocatrice peut soulever un nombre infini de réponses. Nous avons choisi de nous atteler à l’une d’entre elles : en quoi les journalistes peuvent être utiles en tant que pédagogues.

Le journaliste permet l’accès à l’information et à sa contextualisation. À l’heure des fake news, est-il l’un des seuls à permettre cela ? Entre éducation populaire et éducation à l’information, nous nous sommes intéressées à la posture du journaliste en tant que pédagogue.

Le journalisme est part de l’éducation de la société, en cela il est utile. Les médias et les journalistes ont un pouvoir important dans nos sociétés modernes : ils cherchent, créent, diffusent l’information. Pour autant, il est difficile de dire que ce sont les médias et les journalistes qui orientent les débats. Ce pouvoir-ci reste à la population.

Nous allons ici définir le rôle des journalistes en tant qu’acteurs/pédagogues de l’éducation populaire. Si originellement, ils diffusent l’information, aujourd’hui et de plus en plus, ils doivent gérer les détournements et mettre en garde le public face aux fausses informations, les fake news.

Malgré leur nécessité, les journalistes ne représentent qu’une infime partie des acteurs de l’éducation populaire. Et ces autres vecteurs du processus développent eux aussi des méthodes basées sur les mêmes outils que les médias, pour s’éduquer.

Le journaliste, part de l’éducation populaire

L’éducation populaire est un concept mouvant, qui a émergé durant le siècle des Lumières. Il évolue avec les pratiques sociétales et les acteurs qui le composent. Voici une définition qui se veut généraliste. Le but final de l’éducation populaire est l’amélioration du système social, et l’épanouissement, « l’émancipation individuelle et collective, […]sans s’appuyer sur les structures traditionnelles et institutionnelles » comme la famille ou l’école. Par amélioration du système social, on peut par exemple entendre une plus grande mobilité socio-professionnelle.

Selon certaines définitions, l’éducation populaire inclut aussi une part d’interaction. Avec l’avènement des médias numériques, la possibilité des poster des commentaires sous les articles, on peut considérer que le journalisme répond à ce critère.

Sachant cela, on peut écrire que les journalistes sont des acteurs de l’éducation populaire aujourd’hui plus qu’hier. Ils ne font pas partie des systèmes traditionnels et institutionnels et permettent une amélioration du système social, car ils donnent accès à une forme d’éducation via les informations qu’ils produisent.

Il est important de souligner que leur rôle a pris de l’ampleur en même temps que les technologies de l’information et de la communication (TIC). Auparavant, seule une minorité de la population savait lire, l’accès aux médias était donc restreint. Grâce à la loi Jules Ferry et à la loi sur la liberté de la presse en 1881, la diffusion des médias a fortement augmenté. Aujourd’hui, la majorité de la population sait lire, possède une ou plusieurs télévisions, ordinateurs et un smartphone. Cette constatation n’est pas anodine. En 2018, il n’est plus nécessaire d’acheter le journal pour avoir accès à l’information. La sélection par l’argent s’efface donc légèrement, puisqu’on peut retrouver de nombreuses informations gratuitement.

De nouvelles pratiques

Cette démocratisation des TIC a permis l’émergence de nouvelles pratiques. Mais la déontologie et l’éthique des journalistes professionnels ne sont pas forcément respectés. Les fake news en sont la preuve.

Pour lutter contre celles-ci, le fact-checking s’est développé. Cette pratique journalistique consiste à contrôler l’exactitude des informations présentées dans les médias. Des sites spécialisés en fact-checking sont nés avec l’émergence des fausses informations. Le premier a été Arrêt sur Images du côté français. Libération a ensuite lancé sa rubrique Désintox et Le Monde son blog Les Décodeurs. Des journalistes s’occupent ainsi exclusivement de la vérification.

Lors des élections présidentielles américaines, de nombreuses fausses informations ont vu le jour telles celle affirmant que le Pape soutiendrait Donald Trump ou encore qu’Hillary Clinton achèterait des armes à l’État islamique. Face à la propagation de ces fausses nouvelles, Facebook ou encore Google ont été accusés de ne rien faire contre cette déferlante. Suite à ces propos, plusieurs initiatives ont été lancées pour contrer les fake news. Dont Crosscheck, un projet de journalisme collaboratif réunissant Google et 16 rédactions en France et à l’étranger.

Crosscheck traite avec précision les affirmations fausses, trompeuses ou prêtant à confusion qui circulent en ligne. Le projet a été lancé à l’occasion des élections présidentielles françaises. Parmi les médias participant à cette initiative, on retrouve des médias nationaux (Le Monde, AFP, Libération, Les Échos, L’Express, LCI), régionaux (Ouest-France, La Voix du Nord, La Provence, Nice-Matin) ou encore internationaux (BBC, Channel 4). Il est également soutenu par Facebook.

De l’importance de l’éducation aux médias

Des journalistes du Monde et de l’AFP ont décidé de participer à l’éducation aux médias des plus jeunes. C’est par l’intermédiaire de l’association Entre les lignes qu’ils viennent discuter avec des élèves dans des collèges et lycées français.

Si ces journalistes se déplacent dans plusieurs établissements c’est avant tout pour présenter leur métier. Leurs interventions sont bénévoles et permettent aussi de parler des bonnes pratiques à adopter lorsqu’on s’informe, notamment sur internet.

Pour l’association Entre les lignes, « Il ne s’agit pas de faire de nos élèves des journalistes en herbe mais plutôt des citoyens éclairés, capables de trier les informations et images qu’ils reçoivent au quotidien notamment sur Internet, de douter de la source de publication et de comprendre l’intérêt du pluralisme de la presse. »

Donner des clés de compréhension

Alors qu’ils ont quitté les bancs de l’école depuis longtemps, il est intéressant de comprendre les motivations qui poussent les journalistes à aller à la rencontre de leurs jeunes lecteurs, et justement, d’aller également voir ceux qui ne les lisent pas ou très peu. C’est ici que l’enjeu semble le plus essentiel, et c’est tout là l’intérêt des échanges entre élèves, de primaire, collège ou même lycée et les journalistes.

Le journal Le Monde, a expliqué sa démarche dans un article paru il y a un an. Le point de départ, qui semble essentiel au célèbre quotidien : revenir sur « la base du problème ». L’idée étant d’expliquer « aux adolescents, particulièrement vulnérables aux fausses nouvelles, ce qu’est une information, pour qu’ils apprennent à adopter, pour eux-mêmes, des réflexes journalistiques ».

« Décoder la manière dont se fabrique l’information, rendre plus transparent le travail du journaliste, font partie des missions du “Monde”. C’est une manière d’ouvrir les portes de la rédaction du “Monde” aux enseignants et au jeune public. Nous sommes fiers de cet engagement et de contribuer à l’éducation aux médias via l’association Entre les lignes, aux côtés du Clemi et de l’AFP. » Jérôme Fenoglio, directeur du Monde

Et leur proposition n’a pas été vaine. Suite à la publication de cet article, la rédaction a reçu près de deux cents demandes de la part d’enseignants pour intervenir en classe.

Les journalistes ne sont pas les seuls acteurs de l’éducation populaire. Il serait prétentieux de penser qu’ils peuvent, à eux seuls, répondre de manière suffisante à tous les critères de ce concept. La population en général, sans distinction par rapport à sa profession est un acteur de ce processus. Voici d’autres exemples:

« Toujours vérifier la source de l’image, qui l’a postée et quand. » Depuis quatre ans, Rose-Marie Farinella apprend à ses élèves à débusquer les fake news. Et ça marche. Grâce à ses conseils, ils deviennent de véritables chasseurs de fausses informations.

La démarche de cette professeure est dans l’air du temps. Et se rapproche de l’action que prend en charge le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clémi). Il a pour objectif d’accompagner les enseignants (formations, mises à disposition de ressources pédagogiques, etc.) pour développer la compréhension et l’esprit de leurs élèves.

« Le Clémi est chargé de l’éducation aux médias dans l’ensemble du système éducatif. L’éducation aux médias et à l’information (ÉMI), inscrite dans la loi pour la Refondation de l’École de la République (2013), est devenue une compétence du socle commun des connaissances. Elle permet aux élèves d’apprendre à lire, à décrypter l’information et l’image, à aiguiser leur esprit critique, à se forger une opinion, compétences essentielles pour exercer une citoyenneté éclairée et responsable en démocratie. L’ÉMI a également pour objectif d’accompagner la parole des élèves dans le cadre scolaire, pour les former à la responsabilité et à l’exercice de la liberté d’expression. »

Le domaine d’action de ce centre semble dorénavant indispensable, s’il ne l’était pas déjà. Il est facile d’affirmer qu’à notre époque, le public ne s’informe plus comme au XXe siècle. C’est le cas des plus jeunes, qui ont adopté de nouveaux usages, sur les réseaux sociaux en particulier. Ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose. Autant de dispositifs pour accéder à l’information, ce sont autant de nouvelles possibilités pour s’informer. Aujourd’hui, on peut constater que l’appétit pour l’information n’a jamais été aussi grand. Pour Éric Scherer (directeur de la prospective à France Télévisions), la mauvaise [nouvelle], c’est que le public a complètement changé sa manière d’y accéder.

Les problèmes de crédibilité des journalistes et des médias traditionnels ne datent pas d’hier. Mais « la désintermédiation, née de la prise de parole du public, a été favorisée par un sentiment de défiance envers les journalistes, beaucoup plus souvent montrés du doigt, dans une société de plus en plus méfiante vis-à-vis des corps constitués ».

L’animateur du blog MétaMédia, va plus loin en expliquant que la tradition du journalisme au XXe siècle a été dominée par une attitude du type : « je parle, ils écoutent ». Une attitude de surplomb et de magistère qui ne peut plus fonctionner aujourd’hui. Que ce soit à l’école ou dans les médias.

Expliquer son métier et donner les clés pour aiguiser son esprit critique

Le Clemi organise – pour sa 29e édition – la semaine de la presse. Cette année, elle se déroule du 19 au 24 mars. Son thème : « D’où vient l’info ? » , choisi pour les éditions 2017 et 2018, est définitivement dans l’air du temps. Les médias du service public, Radio France et France Télévisions en sont partenaires. Francetvéducation a d’ailleurs produit de nombreux outils pédagogiques d’éducation aux médias, dont de nombreuses vidéos et le newsgame : Chasseurs d’infos : devenez le rédacteur en chef de demain !

Des acteurs variés

Si certains journalistes, médias, enseignements ont à coeur d’offrir une éducation à l’information, ils ne sont pas les seuls. Parmi les vecteurs de l’éducation populaire, on retrouve, dans les premières positions et depuis les débuts du concept, les associations telles que la Ligne de l’enseignement, Familles Rurales, les Francas etc. Tout comme les journalistes, l’éducation populaire explore de nouvelles voies grâce aux outils et médias numériques. On assiste donc parfois à un détournement des pratiques journalistiques au profit de pratiques où l’éducation populaire est au coeur de l’utilisation.

En faisant cela, la population s’éduque elle-même. Dès le début de l’expansion des médias comme la télévision, des acteurs comme des associations s’en sont emparés. Durant les années 1950, on note par exemple la création de télé-club, des ciné-club, des lieux on l’on pouvait assister à des diffusion. Plus tard, dans les années 1980, la Ligne de l’enseignement, les Francas et d’autres mèneront une nouvelle expérience avec la télévision. Cette fois-ci, le but n’était pas de diffuser mais d’éduquer au sens des programmes et à leur analyse. Les acteurs pousseront même leur projet jusqu’à la création de leur propre émission.

Des citoyens acteurs

De plus, la population est elle-même actrice de son éducation. En effet, les journalistes pourront toujours tenter de lutter contre les fake news, seuls ils ne pourront jamais les détecter toutes. Ainsi, de nombreux articles et vidéos circulent afin d’éduquer la population à détecter elles-mêmes les fausses informations.

Vérifier l’information sur un moteur de recherche, consulter la rubrique « À propos » du site, se renseigner sur l’auteur, la date ou les informations contenues dans la publication, etc, sont autant de techniques permettant d’éviter de se faire piéger par des fausses informations.

Aujourd’hui, il en va de la responsabilité de chacun de faire des efforts et de s’éduquer, grâce aux journalistes, aux autres acteurs de l’éducation populaire, ou par soi-même.

Sarah Humbert, Camille Rannou et Léa Ménard