L’investigation selon le Boston Globe


Des faits d’abus sexuels dans l’archidiocèse de Boston ont été révélés par des journalistes d’investigation du Boston Globe. L’enquête a duré plusieurs mois. Elle est menée par la cellule « Spotlight » , retour sur cette investigation qui a fait couler beaucoup d’encre.

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(crédit : communs.wikipédia.org)

Spotlight est au départ le nom de la cellule d’investigation du Boston Globe créée dans les années soixante-dix. Elle deviendra par la suite, le patronyme de l’affaire qui a bousculé Boston, l’Église catholique et l’Amérique toute entière au début de l’année 2002.

Le Boston Globe est un des quotidiens américains les plus important de Nouvelle-Angleterre. Depuis son existence, il a reçu dix-huit prix Pulitzer. Il publie début 2002, une enquête sur des abus sexuels sur mineurs commis dans l’Église catholique. Elle sort sous le nom Spotlight Investigation: Abuse in the Catholic Church . Les premiers articles sont arrivés cinq mois après le début de l’enquête.

Un travail d’équipe

Spotlight a été prise en main par Marty Baron à son arrivée dans le journal . C’est sous son impulsion que l’équipe se charge de l’affaire de la pédophilie au sein de l’Église. Cette enquête a été menée par trois journalistes: Michael Rezendes, Sacha Pfeiffer, Ben Bradlee Jr. et dirigé par Walter Robinson.

Les membres de l’équipe étaient tous complémentaires, avec des expertises différentes. Sacha Pfeiffer avait par exemple une expérience des tribunaux, d’autres étaient spécialisés dans la politique ou dans les bases de données. Cette hétérogénéité dans les profils des journalistes a été voulue par Walter Robinson, à son arrivée à la tête de la cellule.

Cette équipe ne s’occupe que  de l’investigation. Les articles peuvent mettre des mois, voire des années pour arriver à terme. Dans cette période de crise pour la presse, une question se pose au niveau de la rentabilité à court terme de ce processus de travail. Sacha Pfeiffer explique pour la revue Trente qu’aujourd’hui, les journaux prennent « les décisions à courte vue » : «Il faut être patient, les éditeurs doivent accepter de libérer des reporters pendant un an ou plus. Le Boston Globe, lui, finance toujours l’enquête. Aujourd’hui, Spotlight est présentement plus importante que lorsque j’en étais.  Elle est passée de quatre à six personnes. Et elles tentent de produire des histoires plus rapidement en s’attaquant aussi à des dossiers qui ne nécessitent que quelques semaines ou quelques mois d’enquête » , explique S.Pfeiffer à Trente. Pour elle, « les enquêtes sur le clergé ont vraiment permis au Globe de se rendre compte qu’il fallait maintenir les ressources dédiées qu’on lui consacrait […] le Globe a choisi de continuer de financer du journalisme d’enquête combatif, il en a fait sa priorité ».

Les différentes facettes du journalisme d’investigation

Une première affaire de pédophilie a ébranlé l’Eglise au milieu des années 1980 après que le père Gauthe avoue avoir abusé de 37 petits garçons, 70 selon les avocats de la famille. A l’appel des « survivants » (surnom que se donnent les victimes d’abus sexuel de l’archidiocèse de Boston), la réponse de la cellule « Spotlight » se fait attendre. Tout s’accélère au début des années 2000, lorsque un nouveau rédacteur en chef prend les rênes de la rédaction. L’enquête dure un an. Les journalistes ont carte blanche. La cellule d’enquête du Boston Globe met en lumière, au-delà des centaines de cas d’abus sexuel au sein de l’Eglise, tout l’intérêt du journalisme d’investigation.

Chercher et prendre le temps de l’enquête et bénéficier du soutien d’un journal influent, ce n’est pas offert à tout le monde. La possibilité d’accéder à des archives, à des documents difficiles d’accès, à des comptes-rendus d’audience, plus qu’une « affaire », c’est surtout une « affaire d’Etat ». Non seulement les journalistes se heurtent à l’omerta qui règne au sein de l’archidiocèse, mais aussi à toutes les pressions qui s’exercent sur eux, pas de réelles menaces, mais des « sous-entendus menaçants ». Aux Etats-Unis, l’Eglise est une institution puissante, s’en prendre à elle, c’est risquer le discrédit. Personne n’ose (réellement) y toucher.  Des années de silence où les affaires d’abus sont étouffées.

Les journalistes « rencontrent des prédateurs, leurs avocats et surtout leurs victimes, toutes issues de milieux très modestes, incapables de se défendre. Ils découvrent les méthodes employées par l’Eglise », mais ils sont aussi un soutien.

« L’évêque est venu à la maison et nous a demandé de ne pas porter plainte, raconte un homme agressé par un prêtre alors qu’il était enfant

– Et qu’a fait votre mère ? lui demande la journaliste

– Ma mère ? Elle a sorti les biscuits ».

Le journalisme d’investigation prend les atours de « cellule psychologique ». Prendre la peine d’écouter, beaucoup, pour obtenir la confiance de témoins ou de victimes. Faire preuve d’empathie, comprendre la détresse de chacun. L’accessibilité aux documents « officiels » permet alors de valider le discours des personnes, de prendre du recul sur ce qui est dit, en somme de recouper les informations.

Plus qu’une enquête, la révélation de scandale permet de porter la voix de ceux qui ont dû se taire, de les aider à porter l’affaire dans l’espace public.

Cette révélation du scandale de pédophilie frappe de plein fouet l’Archidiocèse de Boston qui avait connaissance de tous ces abus. Les abus sexuel de prêtres touchent l’Eglise en tant qu’institution. Le scoop secoue l’Eglise au-delà des frontières américaines : c’est le monde entier qui est impacté.

 

Angélique Toscano, Emilie-Xuân Nguyen et Romane Milloch