Journalistes : pourquoi partir au front ?


Les risques pris par les journalistes de guerre sont régulièrement débattus. L’utilité même de la pratique est mise en cause, mais l’opinion publique n’est pas la seule à s’interroger. Les journalistes concernés se questionnent sur leurs motivations personnelles à documenter les conflits et à se rendre au front.

Des reporters de guerre de l’International News Network. Creative Commons / U.S. Army photo by Spc. Tiffany Dusterhoft

Après plusieurs reportages sur le terrain, les journalistes de guerre s’interrogent à propos de l’utilité et de l’impact de leurs travaux. Au même titre qu’un observateur international ou un militaire, les risques pris sont énormes et ont été longuement débattus ces dernières années.

Les morts et kidnappés au Moyen-Orient – en Syrie et en Irak surtout – soulèvent des réflexions sur la réelle utilité des journalistes, prêt à se mettre en danger pour lever le voile sur des conflits lointains. Loin du débat public, ils furent nombreux à se poser des questions sur l’utilité du reportage de guerre et sur les raisons qui les poussent à se rendre en zone de conflits.

Le reportage de guerre, vu de près

Ces questions ont été très tôt soulevées par des pionniers du reportage de guerre au XXème siècle comme Peter Arnett, qui s’interrogeait déjà, au temps de la guerre de Vietnam, sur son utilité d’observateur désarmé pendant les batailles.

Le journaliste a pourtant été acclamé pour l’impact qu’ont eu ses travaux sur l’opinion publique américaine de l’époque. Plus tard, il a été le premier à couvrir une zone de guerre en direct à la télévision américaine, depuis le camp ennemi. Il était à Bagdad, en live sur CNN depuis sa chambre d’hôtel, tandis que l’armée états-uniennes commençait les bombardements de la ville le 17 janvier 1991. Arnett fut ensuite l’un des seuls journalistes à rester en Irak à la suite de la bataille, bravant les bombes lancées par son pays.

«Le journalisme est devenu ma culture », disait Peter Arnett à la fin de sa carrière, «Cela m’a donné une personnalité qui m’a construit: être un journaliste ». Au-delà de sa perception très intime du métier, cette célébrité de la guerre du Golfe se voyait aussi comme une figure publique, prête à contester les discours officiels du gouvernement américain à propos de la guerre du Vietnam et de la guerre du Golfe. En se rendant dans le camp des ennemis, il a prouvé que l’utilité du journalisme de guerre ne se limitait pas à observer un unique aspect d’un conflit, mais bien à dénoncer les horreurs de la guerre en observant les deux camps.

D’autres pionniers du genre, comme le célèbre photojournaliste James Nachtwey, n’ont pas eu les mêmes motivations. Ce dernier trouvait une dimension quasi religieuse à ses reportages et reste profondément persuadé que son travail aide les populations en détresse.  «Tout le monde ne peut pas être là-bas, et c’est pourquoi les photographes s’y rendent […], pour créer des photographies tellement puissantes qu’elles sortiront les gens de leur indifférence et pour protester – et par la force de cette protestation, en créer de nouvelles », affirmait James Nachtwey dans le documentaire War Photographer à propos de son long travail au Soudan du Sud, en Irak, en Roumanie, au Kosovo, au Rwanda, en Somalie… Ce pilier du reportage de guerre avait décidé de « suivre la tradition » des reporters présents pendant la guerre du Vietnam et dont l’œuvre venait contredire le discours officiel de l’armée américaine. « C’était d’honnêtes images documentaires, qui montraient à quel point la guerre était cruelle et injuste », expliquait Nachtwey dans War Photographer. Ainsi, le photographe montrait une motivation pour la dénonciation des conflits et des catastrophes humanitaires.

Les périls contre l’information

Les deux grandes figures des zones de conflits que sont James Nachtwey et Peter Arnett, avec des personnalités très différentes, n’ont pourtant pas trouvé un funeste destin sur le terrain. Ce fut le cas, parmi des dizaines d’autres, de James Foley, jeune reporter américain, exécuté par l’État islamique en 2014 après deux années de détention en Syrie. Sa mort a soulevé une indignation internationale, mais aussi une vague de questionnements par rapport à l’utilité des journalistes de guerre sur le terrain.

Le Doha Centre for Media Freedom a recensé 110 professionnels et citoyens journalistes tués pendant la guerre civile en Syrie. Depuis ce conflit et le meurtre de nombreux reporters par l’État islamique, les rédactions nationales et internationales sont plus réticentes à envoyer des journalistes sur le terrain.

Cette réticence a toujours été présente pour de nombreux conflits post-Vietnam. L’ancien Président de CBS News, Eric Ober, expliquait que pendant la guerre du Vietnam,  « les reporters pouvaient se rendre partout, tout le temps. Souvent, les militaires nous emmenaient avec eux ». Aujourd’hui, la motivation des professionnels à se rendre sur le terrain pour dénoncer les atrocités de la guerre est toujours aussi forte, mais les possibilités de s’y rendre ont plus de limites financières et humaines.

Le journalisme de paix

Jake Lynch et Annabel McGoldrick, deux journalistes de la BBC, ont formulé le concept de Peace Journalism en 2001. Pour eux, cela signifie « faire des choix des actualités à traiter et de comment les traiter afin de créer des opportunités pour la société et pour valoriser des solutions non-violentes aux conflits ». Ce concept s’inscrit alors comme une idéologie nouvelle dans le journalisme de guerre et donne une utilité au genre. James Nachtwey l’avait déjà cerné en tentant de donner une utilité humaine à ses reportages et inciter à des solutions par des images frappantes. Lynch and McGoldrick distinguaient pourtant le journalisme de guerre de celui de paix ;  « c’est une manière plus large, plus juste et plus précise d’orienter les actualités, qui se penchent sur le fond de l’analyse du conflit et ses transformations ».

Des motivations personnelles

Il ne faut pas restreindre le journalisme de guerre à la mission d’informer. Des témoignages comme celui de Sophie Nivelle-Cardinale, reporter indépendante et lauréate du Prix Albert Londres en 2016, aident à s’extirper d’un cliché à l’américaine : les journalistes « héros » qui, au péril de leur vie, bravent les conflits. Interviewée par France Culture en juin 2017 à son retour de Mossoul et de Raqqa, elle explique avoir grandi dans « une culture où le journaliste a toujours été une cible ». « L’adrénaline, la mythologie de la guerre, tout ça c’est accessoire. Pour moi il y a peut-être une curiosité de savoir ce qui s’y passe, de témoigner » affirme-t-elle.

Dans la même veine, les mots de Patrick Desmulie, reporter d’images à France 2, sont évocateurs : « Je veux tout simplement aller voir ce qui se passe de l’autre côté de la montagne. C’est un rêve de gosse » .

Il convient donc d’observer le journalisme de guerre depuis un autre versant. Celui du besoin viscéral de savoir ce qu’il se passe, d’être aux premières loges d’un événement, aussi dangereux soit-il. Sophie Nivelle-Cardinale affine d’ailleurs son propos, et brise l’uniformité morbide que les médias véhiculent : « Il faut comprendre que dans ces terrains de guerre, il y aussi beaucoup de vie. On n’est pas tout le temps dans la mort et les bombes. Comme ici vous n’êtes pas toujours dans les choses extrêmement joyeuses ». Alors que des populations entières tentent d’échapper aux conflits, certains journalistes souhaitent, depuis les premières loges que sont les cultures locales, y assister.

Mais l’envie de comprendre ne se manifeste pas exclusivement à taille humaine. Dans un article de Vice, Pierre Sautreuil, 24 ans, raconte sa couverture du conflit ukrainien. « J’aime être en reportage, j’aime le terrain de jeu intellectuel que représente l’ex-URSS, c’est un objet passionnant pour quiconque s’intéresse à l’histoire et à la politique ». Mais l’ex-URSS est trop vaste pour un ou une seul(e) journaliste. Les reporters sont donc souvent amenés à rassembler leurs travaux afin de couvrir de grands territoires.

La profession ne manque pas de terrain à couvrir, ce qui incite certains à quitter à le confort parisien. C’est ce que soutient Marc-Antoine Pelaez, ancien étudiant au Master Journalisme et Médias Numériques de Metz, après plusieurs mois à Erbil, en Irak. « 90 % des jobs à Paris, c’est du bureau, faut pas se leurrer ! » affirme-t-il. Partir pour le Kurdistan irakien fut une découverte et une première expérience en tant que journaliste de guerre. « Quand on y a goûté une fois, la seule chose qui nous reste en tête est d’y retourner ».

Une étude à propos des reporters de guerre

En 2015, à l’Université Norvégienne des Sciences Humaines, Maikki Fonnelop soutenait une thèse à propos des journalistes en zone de guerre. Plus précisément, sur les motivations qui poussent ces derniers à partir. Il distingue deux types de motifs : les motifs intrinsèques (la passion, le sens du devoir et le statut social) et extrinsèques (l’autonomie, l’adrénaline, la collégialité ou encore la célébrité). M. Fonnelop conclut ainsi : « si [les journalistes de guerre, ndlr] sont passionnés et, de plus, poussés par leurs responsabilités, leurs collègues en qui ils ont confiance et une bonne relation avec le public, leur motivation sera plus élevée ».

À l’inverse, il affirme que les « reporters qui ne sont pas passionnés par leur travail seront démotivés » à quoi il ajoute « les expériences négatives avec le public » qui peuvent être un autre facteur contraignant. Le constat final est sans appel : « La passion pour le métier [de reporter de guerre] est le facteur de motivation le plus important ».

Mais la passion, elle aussi, peut avoir des hauts et des bas. Dans le même article de Vice, Jérémy André, 32 ans, raconte que « souvent, il y a une période de plusieurs jours voire de semaines de frustration [sur le terrain] : tu as du mal à vendre des sujets, il ne se passe rien […] Ce n’est pas forcément une vie faite d’aventures constantes ».

 

Alexis Zema – Clément Di Roma

 

 

 

Pour aller pour loin : l’interview de Denis Ruellan à propos de son livre Émotions de journalistes, coécrit avec Florence Le Cam.