Tout le monde journaliste ?


Le journalisme citoyen désigne le phénomène suivant : « l’intervention de non-professionnels dans la production et la diffusion d’informations d’actualité »(Rebillard, 2011). Cette forme du journalisme a pris son essor avec la vogue du web 2.0 mais reste aujourd’hui contesté par certain.e.s professionnel.le.s.

Journalisme citoyen : qu’est-ce que c’est ? Quelle influence sur le métier de journaliste ?

« Il s’agit de gens ordinaires qui sont témoins de choses extraordinaires et qui les partagent », commente Leonard Brody dans Libération, fondateur de NowPublic, un site participatif basé à Vancouver. Depuis l’avènement du web 2.0 et des réseaux sociaux, tout le monde peut rapporter des informations. Même si aujourd’hui le terme de « journalisme citoyen » est dans tous les médias, celui-ci ne date pas d’aujourd’hui. En tant que témoignage, le journalisme citoyen avait déjà été mis en place lors de l’assassinat de Kennedy. Une vidéo tournée en amateur par l’américain Abraham Zapruder a été la source de nombreux médias.

S’en est suivi la création du site Ohmynews, en 2000 en Corée du Sud, qui est un portail web permettant à chacun d’écrire des articles. En Europe, le premier site à voir le jour est Agoravox en 2005. Par la suite, le journalisme citoyen continue de relater des faits en tant que témoin. Les exemples tels que les attentats de Paris, de Nice, de Bruxelles ou encore de Londres ont mis en avant ce genre de journalisme grâce aux réseaux sociaux. Mais internet n’est pas le seul acteur majeur de la montée de ce genre de journalisme. La crise de la presse a également permis ce développement. « (les journalistes ont) trop de proximité et de connivence avec les cercles de pouvoir. En outre, certains membres de la profession se sont enfermés dans une tour d’ivoire, refusant de reconnaître leurs erreurs et de miser sur l’intelligence des gens. Aujourd’hui, chacun essaie de faire dans le participatif : les politiques avec la démocratie participative, les médias avec le journalisme citoyen… » explique Benoît Raphaël, expert en innovation digitale et média.

Même si cela permet d’être au cœur de l’info avec des témoignages percutants, cela comporte tout de même des désavantages. Tout le monde ne peut s’improviser journaliste. Le journalisme citoyen permet une augmentation de contenu, qui risque de noyer les lecteurs. Sur Twitter, lors des drames, de multiples photos, vidéos et posts circulaient en plus des articles écrits par les journalistes. Le surplus de contenu amène donc les journalistes à devoir se différencier de ceux-ci en usant de différentes techniques comme celle de trouver de nouveaux angles plus originaux. Mais quand bien même le journalisme citoyen se développe, ce n’est pas pour autant qu’il prendra la place des journalistes. « Pour autant, les sites de journalisme citoyen existant ne reflètent pas ce vivier d’infos : il leur manque une certaine spontanéité. Les internautes ne vont pas apporter de scoops ou des infos exclusives – qui restent l’apanage du journaliste – mais un regard différent ou des témoignages. Tout le travail des médias va consister à se brancher sur ces outils de contenus générés par les utilisateurs puis de vérifier, trier, hiérarchiser ces infos. » ajoute Benoît Raphaël. Le journalisme au XXIe siècle doit donc apprendre à cohabiter avec le journalisme citoyen afin de permettre au lecteur de disposer des informations les plus complètes.

Quand journalismes professionnel et citoyen se mêlent

Si ces deux formes de journalisme ont souvent été en opposition, il n’est plus si rare de les voir se compléter l’une et l’autre. Le journalisme citoyen s’est parfois mêlé directement au contenu des journaux professionnels. Franck Rebillard, professeur à l’Université Paris-Sorbonne, qualifie ce phénomène de « participatif encadré ». Celui-ci prend véritablement racine en 2007 avec le lancement du site Rue 89. Pour ses fondateurs de l’époque, le journalisme traverse une crise et peine à surmonter l’avènement de la blogosphère. L’idée est simple : concilier les pratiques, et réunir les différents acteurs de l’information. C’est « l’info à trois voix »: celle des experts, des internautes et des journalistes. Seulement le concept s’applique finalement de façon assez inégale. L’un des fondateurs du projet, Michel Lévy-Provençal, se désole de voir un jour de février 2008, sur la quinzaine d’articles qui composent la « une », un seul venant d’un non-professionnel de l’information. Il ne s’agit pas du seul exemple. Le Post, lancé en 2007 avait aussi pour vocation de laisser la parole aux internautes. Là encore, le contenu des internautes amateurs (non vérifiés) s’est vu relayé au second plan, marquant ainsi la césure entre ces différentes natures du journalisme. Le journal cesse sa publication cinq ans plus tard.

En 2008Mediapart fait le choix de tracer une ligne distincte entre les professionnel.le.s et les amateurs. Une section « Le Journal » consacrée aux articles rédigés par les journalistes et une section « Le Club » dédiée aux internautes. Tout le monde ne renonce pas pour autant à faire collaborer les deux parties. En 2011, Newsring et Quoi.info débarquent avec de nouveaux modèles. Le premier propose des débats autour de l’actualité avec les lecteurs, le second propose de l’information rédigée par des professionnel.le.s, qui peut être complétée par les internautes sous leur qualité d’amateur, de connaisseur ou d’expert. Problème : Newsring peine à trouver un modèle économique viable et sombre en 2013. Quoi.info devient inactif la même année, et sera racheté deux ans plus tard pour devenir Ça m’intéresse, qui n’a plus rien à voir avec le journalisme citoyen.

Si les collaborations existent, elles peinent à prendre leur essor. Du moins en France, puisque Ohmynews, en Corée du Sud, semble s’épanouir sur ce modèle depuis l’an 2000. Toujours est-il que le journalisme citoyen a le mérite d’avoir poussé les professionnel.le.s à se remettre en question et a fait évoluer le métier, ainsi que les méthodes de production et de diffusion de l’information.

Professionnel contre citoyen : le duel

Depuis la naissance du phénomène, le journalisme citoyen subit des critiques notamment de la part des journalistes professionnel.le.s. Mais n’oublions pas que la parole citoyenne est légitime et nécessaire. Parfois même trop faible dans la société actuelle. Les internautes l’ont compris et se sont emparés du commentaire de l’actualité. Le journalisme citoyen apparaît comme une réponse aux lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs déçus des médias traditionnels. Mais face à cette incursion sur leur territoire, les journalistes rappellent qu’un.e professionnel.le apporte une valeur ajoutée à l’information. Certain.e.s journalistes dénoncent l’idée même de journalisme citoyen à l’instar de André Linard, secrétaire général du Conseil de Journalisme de Belgique, qui déclare dans La Libre :« le journaliste citoyen n’existe pas […] Chacun a le droit de s’exprimer mais n’est pas journaliste qui veut ». Laurent Joffrin, directeur de publication et de rédaction de Libération, fait également partie des sceptiques, à l’image de cette confrontation avec Tatiana Jarzabek, présentatrice du Fil d’Actu sur YouTube (chaîne d’information composée de journalistes amateurs).

S’il est nécessaire de nuancer ces propos radicaux, on note également de la part des journalistes citoyen.ne.s une désaffection envers les grands médias traditionnels. La raison ? Un contenu jugé de moins en moins satisfaisant. Généralement c’est l’indépendance des journalistes qui est remise en question. Les plus gros médias étant détenus par des magnats de l’industrie alors il est vrai que la liberté d’information et d’expression sont parfois mises à rude épreuve. Dès lors, la confiance de l’opinion publique envers les médias baisse de plus en plus. Aurélie Aubert, enseignante-chercheure, docteure en Sciences de l’information et de la communication, a réalisé une enquête sur le paradoxe du journalisme citoyen et pointe que la perception critique des pratiques des journalistes professionnels constitue l’une des récurrences dans les déclarations de ces contributeurs réguliers aux nouveaux médias. Nombreux sont les articles, sur le média citoyen AgoraVox, faisant la part sombre aux possesseurs de la carte de presse. Si les journalistes profesionnel.le.s peuvent quant à eux, remettre en cause la pertinence des propos des journalistes citoyen.ne.s, Aurélie Aubert, recense que les informations provenant de la presse écrite sont une importante source d’inspiration des internautes. En effet, elles sont à l’origine de 15% des articles. Les rédacteurs faisant finalement peu appel aux sources dites humaines. Ainsi, nous avons d’un côté des journalistes professionnel.le.s qui intègrent de plus en plus le journalisme citoyen. Et de l’autre, des internautes s’inspirant majoritairement des médias traditionnels qu’ils dénigrent… Paradoxal n’est-ce pas ?

Twitter : meilleur allié du journalisme citoyen

À l’ère de la réactivité et de l’instantanéité, Twitter va plus vite que n’importe quel autre média. Les internautes ne sont plus seulement spectateurs de l’information, ils deviennent les premiers témoins et les acteurs de celle-ci. Comme le prouve l’exemple d’un crash d’avion dans l’Hudson, aux États-Unis. Le premier message d’information fut publié par un membre de Twitter, témoin oculaire de l’incident, comme le relate The Telegraph. À tel point que les journalistes professionnel.le.s se mettent à suivre et vérifier une information sur le réseau social au moment où elle est publiée. D’ailleurs, aujourd’hui, il n’hésitent plus à annoncer une nouvelle sur le réseau social avant de la traiter de manière plus approfondie pour leur média. Il est vrai que Twitter représente le meilleur canal populaire pour transmettre son expérience au moment où elle se déroule. Mais si Twitter est devenu un réseau informatif puissant bouleversant, à sa manière, le schéma traditionnel du rapport à l’information, il n’en reste pas moins qu’un élément parmi tant d’autres. Le rapport à l’information ayant été modifié depuis le développement d’Internet et des technologies de l’information.

Valentin Langard, Noémie Koppe & Sarah Ciampa