L’innovation doit être portée par des acteurs créatifs et allant au-delà des contraintes qui leur sont imposées pour s’exprimer. Mais ces acteurs, notamment en France, restent relativement peu nombreux dans le domaine journalistique, dont l’offre a du mal à se renouveler depuis l’arrivée du web. D’où la nécessité de transmettre une culture de l’innovation.
Pour Philippe Couve, journaliste entrepreneurial, la difficulté pour innover est de sortir de sa « zone de confort ». « Il faut penser hors du cadre : l’ampoule n’a pas été inventée à partir la lampe à huile mais indépendamment ». Il précise qu’en allant chercher des idées dans d’autres corps de métiers, d’autres backgrounds, il est plus facile de générer de nouvelles idées. Mais les conditions d’innovation ne sont pas réunies pour être optimales dans les rédactions, entre effectifs de moins en moins importants et pression croissante.
Lors des 3es Entretiens du webjournalisme, Suzanne Galy, rédactrice en chef d’Aquitaine Europe Communication, nous a expliqué une expérience réalisée à l’IJBA dont le but était d’imposer aux étudiants de s’ouvrir à une nouvelle forme de journalisme. Aidés par de jeunes développeurs et graphistes, ils avaient pour objectif de créer une data visualisation. Le but était de décloisonner l’activité du journaliste afin de créer un cadre favorable à la créativité. Encadrés par des experts en cartographie, démographie, développement, statistique et graphisme, ils se sont vite rendu compte que dans le cadre d’une gestion de projet, gérer le travail collaboratif devenait compliqué. L’acquisition d’une méthodologie et d’une ligne de conduite (acquisition de savoirs préalables, développement d’un savoir-être vertueux, rencontres à un temps T et un lieu L, désignation d’un chef de projet, persévérance, rigueur, financement) a été obligatoire.
Autre méthode originale pour Romain Saillet, initiateur du projet Media Lab Sessions. S’inspirant de ce qui se fait aux Etats-Unis, où le travail collaboratif marche à plein régime, il a souhaité regrouper des laboratoires, médias, formations et entreprises, chacune de ses institutions pouvant apporter quelque chose à une autre. Le concept est simple : en 48h, les personnes intéressées réfléchissent à un projet média et proposent une idée, éprouvée par des mentors et des parrains, issus de ces précédentes institutions. Ils recherchent alors des solutions à leurs problèmes et peuvent ensuite réaliser un prototype. Celui-ci est défendu pendant cinq minutes devant un jury. Les gens arrivent avec leur idée, ils repartent au bout de 48h avec un véritable projet. Ou bien ils comprennent que leur idée est irréalisable sous l’angle qu’ils ont abordé si leur présentation est un flop. Un moyen rapide et pertinent d’aboutir à quelque chose de structuré, possible grâce au partage des compétences.
Ces expériences sont des pistes à exploiter pour la transmission d’une culture d’innovation dans le journalisme. Anne Carbonnel en a retenu l’aspect RH de la problématique. Pour les organes de presse, se posent en effet des questions de plus en plus complexes au vu de la multiplication des compétences : comment et qui recruter ? Comment évaluer ces aptitudes ? Les journalistes doivent-ils être formés aux nouvelles formes de journalisme ?
Arnaud Mercier, Jean Michel de Marchi, Eric Scherer et Denis Teyssou soulignent l’importance de la recherche et du développement dans les entreprises de presse lors des 3èmes Entretiens du webjournalisme à Metz.
L’obligation de l’innovation est une impérieuse nécessité. La démocratisation d’Internet et des réseaux sociaux ont bouleversé la place, l’importance et la diffusion de l’information. Les publics sont désormais autant producteurs que consommateurs et l’univers médiatique en devient hyperconcurrentiel. Les spécificités d’Internet et du web 2.0 peuvent permettre aux organismes de presse de se renouveler si ceux-ci appréhendent continuellement la démarche de l’innovation. Toute la presse doit franchir le pas, tant les anciens colosses que les entreprises plus modestes.

Denis Teyssou, co-responsable de la recherche et du développement à l’AFP, affirme qu’il « est désormais obligatoire d’utiliser les nouveaux outils. ». Il expose son récent projet, intitulé Earthnews, une carte interactive alimentée par les informations de l’AFP, qui sont diffusées dans toutes les langues répertoriées par l’organisme. Un exemple qui illustre la créativité, le détournement et l’hybridation intrinsèques à l’innovation journalistique.
« Les modes de narration se renouvellent indéfiniment »
La sérendipité, le fait de réaliser une découverte par hasard est le propre du journalisme de demain. Arnaud Mercier, responsable d’Obsweb, préconise de « savoir être aux aguets sur le web ». « Grâce aux réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, les modes de narration se renouvellent indéfiniment et de parfaits inconnus peuvent partager l’information sur un même espace » observe-t-il. Le professeur à l’université de Lorraine argue qu’« Internet entraîne une synchorisation dans laquelle l’information doit trouver sa place ».
Si les possibilités sont nombreuses et incitatives pour certains, d’autres affichent une certaine réticence. L’écosystème d’internet est la gratuité, les entreprises de presse n’ont toujours pas trouvé d’équilibre économique via les contenus numériques. « Le journalisme ne sait pas où il va, mais il faut y aller » tonne Arnaud Mercier.
« Il faut sans cesse expérimenter »
Jean-Michel De Marchi, rédacteur en chef adjoint à Satellinet, renchérit : « il faut aller au delà et aux devants des attentes des internautes ». Pour ce faire, des organismes tels que Le Monde ou l’Express créent des pôles d’innovation pour les nouveaux médias afin de réinventer de nouveaux outils. « Il faut sans cesse expérimenter, les médias n’essayent pas assez malgré certaines velléités. Il est crucial de tester et de voir ce qui peut marcher » confirme Éric Scherer, directeur de la prospective et de la stratégie numérique à France Télévisions.
Les nouveaux écrans, comme les tv connectées et les tablettes, impliquent donc l’innovation journalistique sous plusieurs formes, notamment le datajournalisme. Cette perspective d’innovations permanentes entraîne l’incessante émergence de nouveaux acteurs tels que les webdesigners, des ONG, des informaticiens. La pérennité du journalisme passe par la réinvention perpétuelle par le biais d’une collaboration entre tous les acteurs, tant professionnels que publics.
Philippe Couve, créateur de Samsa.fr, interviendra dans le cadre de la table ronde n°3 ayant pour thème Comment transmettre une culture de l’innovation ? (jeudi à partir de 14h45).
Il débute sa carrière de journaliste en radio chez France Inter au début des années 1990. Passé par le service AFP Audio, il rejoint RFI en 1995. Après cinq ans comme présentateur de journaux et grand reporter, il devient rédacteur en chef du site web de RFI après avoir réalisé ses premiers reportages multimédia : « Il m’est apparu tout de suite que le média web était un vrai média, d’une puissance extraordinaire. […] J’ai fait ça pendant six ans. J’ai appris pas mal de choses et notamment comment convaincre des journalistes traditionnels de venir collaborer et s’investir sur le web, ce qui n’était pas évident dans la première décennie des années 2000. »
Cet attachement au web ne quittera pas Philippe Couve, même après son retour à la rédaction radio RFI en 2006. « J’ai passé six ans à essayer de mettre de la radio dans le web et le reste du temps à mettre du web dans la radio. J’ai créé L’atelier des médias, une émission hebdomadaire qui avait pour particularité unique à l’époque d’être basée sur un réseau social, avec une interaction permanente entre l’équipe de l’émission et les internautes, mais aussi les internautes entre eux. » L’émission a non seulement perduré (elle est toujours diffusée sur RFI) mais elle a donné naissance à d’autres projets dont Mondoblog, « une plateforme de plus de 100 blogueurs francophones, formés aux techniques du blog, et qui constituent aujourd’hui une communauté vivace ».
En 2010, Philippe Couve quitte RFI. Il collabore un an avec Rue89 et Owni sur le développement de leur activité de formation. La même année, il crée Samsa.fr auquel il consacre aujourd’hui tout son temps. « Je fais du conseil, de la formation et du développement éditorial pour des médias ou des marques qui ont besoin de développer des stratégies de contenu numérique en ligne ».
« Aujourd’hui, il ne reste qu’une minorité de réfractaires »
« Depuis un an ou deux, on peut dire qu’on a franchi un cap. Pendant les années 2000, j’ai passé beaucoup de temps à essayer de convaincre mes confrères qu’il était en train de se passer quelque chose de très important, qui bousculait la manière dont on devait produire l’information et la manière de la consommer. Ce discours était souvent écarté et rejeté. Beaucoup disaient "je n’ai pas le temps, il y a d’autres gens pour s’occuper de ça" ».
Philippe Couve voit deux raisons à ce changement qu’il date de 2010. « Les journalistes voient leur entourage et leur public se comporter différemment, comprennent qu’Internet est le seul accès à l’information pour beaucoup de gens et parmi eux des personnes du troisième âge. […] D’autre part, la solidité économique des médias qui les emploient est remise en question jour après jour. Ils ont compris la menace et savent qu’il est aujourd’hui nécessaire de pouvoir faire état de compétences multimédia. Une grosse majorité des rédactions ne contestent plus le fait qu’il va falloir s’adapter à de nouvelles manières de produire et de consommer ».
José Lévices, fondateur et PDG du groupe MVS spécialisé dans le traitement de l’information et sa mise en page, évoque le développement d’outils innovants pour la presse lors des 3èmes Entretiens du webjournalisme.
Quelles conditions contraignent le développement de la presse ?
Les canaux de diffusion ont évolué. J’entends par « canaux de diffusion » les supports permettant de lire l’information. Il y a 25 ans, on ne faisait que du papier. Avec l’arrivée du web, les besoins ont évolué. Il faut de nouveaux outils, des systèmes et des logiciels de mise en page efficaces.
A quoi servent ces différents outils ?
La nécessité pour moi c’est de créer des outils pour diffuser l’information la plus simple, la plus concise possible, adaptée au canal de diffusion où elle sera transmise. Toute la problématique aujourd’hui est le besoin pour une rédaction d’être présente sur papier, sur le web, sur Iphone, Ipad, Android, tablettes. Tous ces canaux de diffusion deviennent indispensables.
Pensez-vous que toutes les rédactions peuvent vraiment être présentes sur tous ces supports ?
C’est toute la question. Comment fait-on pour permettre à une rédaction normale d’être présente sur tous ces canaux ? Notre vision c’est qu’au moment d’écrire le papier, on définit des règles de publication pour permettre à l’information d’être transmise automatiquement sur un maximum de canaux. Le problème, c’est le coût. Une rédaction ne peut avoir un webmestre ou plusieurs personnes dévolues pour chaque canal. Réduire le coût de la presse, c’est impératif. Il faut réfléchir à de nouveaux outils permettant de faciliter le traitement et la mise en page de l’information.
Concrètement, comment agissent ces nouveaux outils ?
L’idée, c’est que vous soumettez votre article, votre son ou votre vidéo au logiciel de mise en page qui agence directement le contenu proposé en fonction du canal de diffusion choisi. Il agit sur la forme, sur la longueur de l’entité souhaitant être traitée. Nous fabriquons des outils pour tous les types d’informations présentes sur tout type de média, c’est l’idée du « cross média ».
Pouvez-vous nous donner un exemple ?
Nous travaillons, en collaboration avec le CNRS, sur le projet Relief (Ressource Lexicale Informatisée d’Envergure sur le Français), un logiciel de lexicographie qui permet de trouver, d’archiver ou de retraiter l’information textuelle en fonction des nouveaux canaux de diffusion. Il est évident qu’un texte diffusé sur smartphone doit être retraité pour faciliter sa lecture. Ce logiciel permet également de mieux cibler la recherche textuelle.
Table ronde n°3, jeudi 29 novembre 14h45-16h15, Comment transmettre une culture de l’innovation ?
L’innovation doit être dans l’ADN du journalisme français. Un journalisme numérique novateur est appelé à remplacer le modèle traditionnel. Ce thème, débattu lors des 3ème entretiens du webjournalisme à l’Université de Lorraine à Metz, évoque la nécessité d’intégrer une culture de l’innovation dans les rédactions.
Assimiler les nouveaux outils, écritures et rapports au public est indispensable pour la survie de la presse. Le développement permanent des nouvelles technologies et de la dimension participative, impliquent aussi de faire des expérimentations dans le traitement et la diffusion de l’information. L’enjeu est d’inculquer la culture de l’innovation aux journalistes sans qu’ils la subissent.
La table ronde « Comment transmettre une culture de l’innovation ? » permet d’apporter des éléments de réponse à travers les différents sujets abordés. Philippe Couve, journaliste et développeur éditorial, expose l’importance de la présence d’« instigateurs » au sein des rédactions, et l’illustre en racontant son expérience professionnelle, notamment en tant que développeur éditorial. Ces acteurs doivent faciliter l’apprentissage et l’appropriation des nouvelles technologies pour les journalistes.
Romain Saillet intervient sur les initiatives en parallèle de l’organisation des entreprises de presse, comme le « medialab », perçu comme un « accélérateur d’innovation journalistique ». Ses « Medialab sessions », réunions entre designers, programmeurs, journalistes et entrepreneurs proposent des nouveaux contenus, formes et outils. « Le monde change, l’information et la communication changent. Soit on dit "je refuse d’entrer dans ce monde, je fais un procès à Google", par exemple, soit on tente d’avancer, d’imaginer la suite, d’innover. C’est le sens des Medialab sessions ».
« Les écoles ont leur place dans le processus d’expérimentation »
L’enseignement journalistique est au cœur des enjeux. La formation initiale doit être rénovée pour proposer des cours ciblés sur l’innovation. Suzanne Galy, rédactrice en chef du magazine Aquitaine numérique encadre un projet de DataJournalismeLab à l’Institut de journalisme de Bordeaux Aquitaine en 2011-2012. « Les écoles de journalisme ont toute leur place dans le processus d’expérimentation. Elles occupent un créneau que les médias délaissent ». Lors des Assises du journalisme 2011 à Poitiers, la place des écoles comme lieu d’expérimentation pour les entreprises de presse a été débattue. Des cours de fact-checking, live blogging, datajournalism et web radio s’ajoutent au programme. L’idée : apprendre aux étudiants à se projeter et rechercher de nouvelles formes de narration et d’utilisation des nouvelles technologies.
La formation continue est un autre sujet de discussion concernant la diffusion de cette culture de l’innovation. Là se pose la question des journalistes dits traditionnels, parfois réticents aux nouvelles technologies. Anne Carbonnel et Olfa Gréselle, membres d’OBSWEB, ont réalisé une étude sur les attentes des directeurs des ressources humaines par rapport aux compétences des journalistes dans le domaine de l’innovation. Transmettre la culture de la créativité journalistique est une démarche à approfondir tant dans les milieux professionnels qu’universitaires.
29 et 30 novembre 2012 - Université Paul Verlaine – Metz, campus de l’Ile du Saulcy - UFR SHA – Amphi Arendt (entrée libre après une simple inscription web en bas de cette page).
Journées de rencontres et débats entre chercheurs, journalistes, professionnels des médias et grand public, organisées par l’Observatoire du webjournalisme, programme de recherche du CREM (Université de Metz).
En partenariat avec Rue 89, Satellinet, Slate.fr, avec le soutien de la MSH Lorraine et du CREM.
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9h30 Accueil des participants par Jacques Walter (directeur du CREM, directeur-adjoint MSH Lorraine)
9h45-10h30 Conférence inaugurale : Médias, journalistes et innovation par Eric Scherer (directeur de la prospective et de la stratégie numérique, France Télévisions)
10h45-12h30 La place de la R&D dans les entreprises de presse (animé par Nathalie Pignard-Cheynel)
13h45-14h45 Innovations collaboratives pour les entreprises de presse (animé par Michel Agnola)
14h45-16h15 Comment transmettre une culture de l’innovation ? (animé par Jean-Marie Charon)
16h30-18h15 Innovation journalistique made in USA (animé par Arnaud Mercier)
Témoignages, timeline interactive et documentaire des étudiants de la licence en webjournalisme de Metz, avec la participation de Denis Robert
9h30 Accueil des participants
9h45-12h Organisation de l’innovation au sein d’entreprises de presse (animé par Jean-Marie Charon & Arnaud Mercier)
13h30-15h30 S’adapter aux innovations (animé par Nathalie Pignard-Cheynel)
15h30 Clôture des Entretiens
Entrée libre sur simple inscription préalable (et obligatoire) en ligne ci-dessous (permet notamment l’obtention d’un code wifi)
Alain Joannès hélas vient de disparaître, à l’âge de 68 ans. Obsweb est triste car il a accompagné nos premiers pas, en enseignant dans la licence de webjournalisme de Metz, le Rich media et en participant aux 1ers Entretiens du webjournalisme en 2010.
Par Arnaud Mercier
Il a toujours été un pionnier, créant des rédactions nouvelles, en radio ou à la télévision, et il était la preuve vivante (osons le terme) qu’on pouvait être plus en alerte sur le futur du métier, sur les nouvelles technologies qui bouleversent l’écriture journalistique que bien des jeunes « digital natives ».
Il avait commencé sa carrière ici, à Metz, au Républicain Lorrain, placé là par la volonté de son père, pour le « punir » de ces turpitudes coupables d’adolescent un peu rebelle, aimait-il à raconter. Il a appris sur le tas le métier, dès l’âge de 17 ans et a gravi les étapes du métier sous l’aile protectrice de Marguerite Puhl-Demange, propriétaire du Républicain Lorrain. Il est passé après par France Inter et France Culture puis fut de l’aventure du lancement de France Info, plus tard de LCI. Il fut aussi, pendant 35 années, un compagnon fidèle du Télégramme de Brest, devenu Télégramme (tout court) et surtout Télégramme.com (journal à l’esprit d’initiative et à la volonté d’être à la pointe des évolutions numériques en tout point similaires à la personnalité de leur éditorialiste). Un premier bref hommage lui est rendu sur leur site.
Le dernier apport précieux de ce journaliste de tous les instants à la profession, fut de se maintenir en éveil constant face aux évolutions du métier et surtout de choisir de faire partager ses convictions (et elles étaient fortes et exigeantes !) Elles étaient souvent énoncées de façon rugueuse et sans concession. Le dernier papier posté sur son blog (journalistique), est une parfaite illustration de sa façon bien à lui de distribuer des coups de pied au cul de ses confrères : « En réalité, l’expression "C’est compliqué" signifie que la rédaction est globalement trop inculte et ses journalistes trop fainéants pour être en mesure de comprendre et d’expliquer le phénomène ainsi éludé ».
Il a animé très tôt des émissions grand public sur LCI consacrées au multimédia, il créa l’émission « le journal du web ». Au milieu des années 1990, il est capable déjà de percevoir que des trucs bizarres, inconnus en France, faisant appel à des technologies peu diffusées méritent qu’on s’y attarde car ils auront sans doute de l’impact. Il s’abonna à l’époque à des fournisseurs d’accès disparus depuis longtemps désormais, il testa lui-même les débuts de l’Internet en France. Il poursuivit sa volonté de démocratisation du savoir réflexif sur ces nouveaux aspects du métier, par son activité de bloggeur : journalistique, donc, mais aussi hypermédia (son « Espace d’information et de réflexion sur les exploitations journalistiques du rich media »). Début 2012, il avait aussi repris son audioblog sonorismes.
Il a enseigné l’approche « rich media », il a écrit deux très utiles manuels chez CFPJ éditions en 2009 et 2010 (Communiquer en rich media. Structurer les contenus en optimisant textes, sons, images et liens & Data journalisme. Bases de données et visualisation de l’information). Même si ce type d’ouvrage vieillit vite, au rythme des renouvellements constants des technologies Internet et du web, ils restent deux précieuses entrées en matière. Il a exposé sa conception de la formation des journalistes face aux défis de ces nouvelles technologies dans une contribution aux Cahiers du journalisme. Il y redit sa conviction profonde qu’il ne faut pas tomber dans la fascination technologique, mais que le journaliste contemporain ne peut s’abstraire de ce nouvel univers, surtout qu’il est saturé d’informations et donc qu’il faut plus encore qu’avant savoir trier, hiérarchiser. « Beaucoup de défis à relever d’urgence – comme, par exemple, la hiérarchisation et la contextualisation des informations – exigent une culture générale de plus en plus vaste et solide, à approfondir et à actualiser. Ces défis supposent une amélioration des méthodes de discernement, des techniques de collecte et de vérification ». Pas de querelle chez lui, donc, des anciens et des modernes, mais le rappel inlassable des exigences traditionnelles du journalisme avec de nouveaux outils facilitant son travail et permettant d’affronter les nouveaux défis informationnels lancés par l’existence d’Internet et des réseaux sociaux. Il appelait donc aussi à ce que la profession reste vigilante pour éviter l’apparition « d’une industrie de l’information moins exigeante sur les qualifications de ses salariés que sur leur flexibilité fonctionnelle ».
Il a apporté également sa réflexion critique au devenir du métier de journaliste, dès 2007, dans Le journalisme à l’ère électronique. (Cf. compte rendu de lecture par Pierre Morelli). Il y dénonçait sans ménagement certaines turpitudes coupables de la profession comme « l’engourdissement corporatiste », les excès de connivence, et en appelait à une « reconfiguration du métier » faisant l’éloge de « la polyvalence » ou encore du « bricolage informationnel ». Il y fait l’apologie de la nécessité pour le journaliste d’être toujours sen éveil, en alerte, prêt à percevoir dans le réel où il s’immerge, toute étincelle d’inventivité, de créativité. Laissons lui la parole : « L’épanouissement professionnel s’obtient en cultivant la réceptivité, qui fonctionne en amont de la curiosité et dans un univers beaucoup plus vaste. Etre réceptif, c’est être encore plus disponible intellectuellement que les touristes japonais qui ramenaient de leurs séjours en Occident des « rapports d’étonnement » à l’intention de leur entreprise » (où l’on voit que sa rigueur, et son ouverture d’esprit étaient toujours teintés d’une ironie et d’un sens de la dérision). Homme de principes et de conviction, il s’appliquait à lui-même, cet appel à la disponibilité d’esprit, à l’agilité d’esprit.
Pour notre réflexion sur l’avenir du métier et pour notre modeste contribution à la formation du futur des webjournalistes, la disparition d’Alain Joannès est une grande perte. Aujourd’hui je suis triste. Les 3e Entretiens du webjournalisme qui se tiendront à Metz les 29 & 30 novembre lui rendront hommage, d’une façon ou d’une autre. En attendant, je suis triste.
Arnaud Mercier
La deuxième édition des entretiens du webjournalisme a débuté avec une table ronde portant sur les nouveaux outils et les nouvelles pratiques du journalisme. Table ronde d’ouverture de ces 2e entretiens du Webjournalisme, le thème donne le ton des débats de cette année à l’Amphi Arendt. Les experts de ce domaine sont bien là.
La place des nouvelles technologies dans les rédactions est de plus en plus importante. Les journalistes n’ont pas tous le même rapport avec les nouvelles réalités. Grégoire Lemarchand, journaliste à l’AFP, nous parle de celui de l’agencier face aux nouveaux outils. Twitter est devenu incontournable pour la plupart des médias et l’agencier s’est adapté à cette réalité selon lui : « Avant quand un agencier sortait d’une conférence de presse, il allait informer les autres journalistes, aujourd’hui, toutes les informations d’une conférence sont sur twitter dès qu’elle est terminée». Mais Grégoire Lemarchand ne manque pas de souligner l’importance du travail éditorial du journaliste, en parallèle des réseaux sociaux : « La hiérarchisation et la contextualisation des informations est essentielle et c’est à l’agencier de donner une information sûre à 200% ».
Philippe Amez-Droz dresse quant à lui un tableau de la situation en Suisse. Les groupes privés se sont selon lui mieux adaptés aux nouvelles technologies. Il cite notamment l’exemple de Tamedia qui propose des informations en continu 24h/24h grâce à une délocalisation d’une partie de la rédaction du site 20min.ch à Singapour. À côté de cela, la presse quotidienne régionale helvétique peine à tirer son épingle du jeu. Les lecteurs suisses veulent une offre plus étendue et seuls les nouveaux outils semblent pouvoir y répondre. C’est peut-être ce qu’a compris Le Monde.fr qui a fait l’expérience du cover-it live lors du séisme qui a touché Haïti. « Cet outil est devenu incontournable lors d’un événement majeur » explique Aline Leclerc, journaliste à la rédaction du Monde.fr. « Il s’agissait pour nous de répondre au problème du traitement d’un événement à chaud », ajoute-t-elle. Les avantages de ce type d’outil sont nombreux. Elle explique que cela permet d’informer en temps réel sur un fait et que cela suscite également un intérêt dans le rapport entre les lecteurs et les journalistes : il y a une interaction. Selon Aline Leclerc, le succès est au rendez-vous à chaque cover-it live: « On nous a même remerciés pour notre travail, c’est assez rare pour être souligné ! ».
La jeune journaliste cède sa place à Caroline Goulard, experte dans le domaine de la Data visualisation. Concrètement, cela correspond à un exercice journalistique basé sur l’exploitation de données. Leur usage brut n’a, en soi, aucune signification ou importance, mais quand elles sont visualisées de façon interactive, elles permettent de rendre le lecteur actif pour qu’il puisse trouver des réponses à ses questions. Elle explique que Google a lancé un concours demandant à développer une application web. Le problème des compétences se pose cependant, notamment concernant la formation. Les journalistes ne bénéficient pas des outils où ils sont formés et ne savent donc pas les utiliser lorsqu’ils en ont besoin dans leur travail. Plus tard, Antoine Msika prend la parole en fin de table ronde. Il est le créateur de l’application web Pearltree, désormais indispensable pour les accros du webjournalisme. Il permet une classification d’informations, données, liens hypertextes dans un arbre (« tree ») virtuel, composé de perles (« pearl »). On connecte les gens pour leur suggérer des contenus. La curation permet de préparer un sujet, le présenter et le suivre. Il peut aussi y avoir une interaction avec les lecteurs via des commentaires ou des perles. Les journalistes peuvent travailler ensemble sur les même pearltrees et ainsi construire un base de donnée commune.
Dernier intervenant de cette table ronde, Vincent Florant, l’un des pères de l’appli de Libération sur iPad et tablettes. Il revendique que son application était novatrice pour les journaux en ligne. Dans le public, certains rigolent et ne sont pas d’accord. Pendant une vingtaine de minutes, il détaille les spécificités de cette application face à un écran de présentation digne des présentations d’Apple. La première table ronde s’apprête à laisser la place à d’autres discussions autour des nouvelles technologies. Il est midi, c’est la pause, tout le monde repart avec sa tablette à la main.
Jules Rigobert & Anthony Rivat
La cinquième table ronde, intitulée "L’accompagnement GRH au changement dans les rédactions" sera l’occasion de présenter les premiers résultats d’une étude sur le sujet.