Affaire Weinstein : trois médias, trois traitements


 

L’affaire Weinstein, puis le mouvement de libération de la parole des femmes, ont indéniablement marqué la fin d’année 2017. Des États-Unis où la bombe a explosé jusqu’à notre pays où la solidarité féminine s’est fortifiée, la presse a permis la mise en lumière du harcèlement sexuel dans tous les milieux sociaux confondus.

Le New York Times a révélé le scandale en publiant une longue série d’accusations d’artistes contre le tout puissant Harvey Weinstein, le célèbre producteur de cinéma américain et fondateur de The Weinstein Company, avant d’être suivi par de multiples médias. Nous allons particulièrement nous intéresser à la manière dont les journalistes français ont couvert l’affaire Weinstein, sur une durée d’une semaine après les premières révélations. Analyse du contenu de trois de nos plus grands quotidiens nationaux : Libération, Le Monde et Le Figaro.

 

 

Dans Libération, le scandale Weinstein commence le jeudi 5 octobre, sur internet. Le premier article important, qui résume l’enquête du New York Times, sort le lendemain, toujours sur le net. Il est repris dans l’édition du week-end du samedi 7 octobre dans le journal papier. Libération relaie le travail fait par leurs confrères du New York Times. Les jours suivants, des alertes news. Toujours pas de travail de fond, juste du relais. On a deux fois le système information d’abord sur le web – reprise le lendemain dans le print. Le mercredi 11, dernier jour de notre enquête, un article plus conséquent sort, avec des éléments d’analyse et rédigé par une correspondante à New-York.

Du côté du Figaro, nous constatons une réelle fracture entre le support papier et le support web. Sur les 7 éditions papier du 5 au 11 octobre 2017 (première semaine de médiatisation mondiale), seul un article papier traite de l’actualité du tout puissant producteur américain. Le 10 octobre, dans la rubrique « Média et Publicité », Le Figaro propose un article anglé sur le licenciement de Weinstein et la personnalité encombrante de l’homme. Le quotidien national fait le choix de ne pas évoquer en profondeur l’affaire seulement quelques jours après l’enquête révélatrice du New York Times. Le seul papier de la semaine ne fait également aucune mention des actrices et des détails de leurs plaintes… Comme pour préserver une certaine présomption d’innocence.

Il en va de même avec le journal Le Monde. Un seul article a été publié lors de la semaine du 5 au 12 Octobre. Intitulé « La chute d’Harvey Weinstein », celui-ci explique comment l’ancien producteur a construit son empire, mais aussi la façon dont il traitait les femmes. L’article apparaît bien après les accusations de viols à son encontre. Les auteurs du papier ne rentrent donc pas dans les détails. Ils énumèrent les faits, de façon neutre.

Présence accrue sur le web

La situation est tout autre sur les sites internet des journaux choisis. Le Figaro ne pouvait déserter le web et les réseaux sociaux, tant les débats font rages et marquent la naissance de nouveaux combats, comme les hashtag #balancetonporc en France et #metoo aux Etats-Unis. Tous deux ont débuté sur Twitter, Le Figaro ne s’y est alors pas absenté. Lors de la première semaine de l’affaire, 14 articles ont été publiés sur le site web. Parmi ces derniers, quelques-uns ont été relayés à plusieurs reprises sur le réseau social. Contrairement au seul article papier axé sur la personnalité de Weinstein plutôt que sur les plaintes des victimes, les deux premiers articles publiés sur le web laissent la parole aux femmes. Ils y présentent une première contextualisation de l’affaire avec une volonté de mise en lumière des artistes qui se lèvent contre cet homme.

Les thèmes sont diversifiés sur le reste de la semaine : maison de production, collaborateurs, cas isolés, révélations, témoignages… On observe une volonté de traiter l’affaire sous une multitude d’axes, ramenant le plus souvent les événements à la France pour concerner le lecteur. Les papiers sur les condamnation des organisateurs du Festival de Cannes et le focus sur Léa Seydoux en sont les parfaits exemples.

 

Un article sur le support papier, quinze sur le support numérique. La balance penche fortement du côté du web, un choix éditorial évident plusieurs mois après le début du scandale. Le web et les réseaux sociaux ont permis de relayer l’affaire autour du monde, de laisser la parole à des millions de femmes avec la création de hashtags contre le harcèlement sexuel… Le web était la plateforme à investir, Le Figaro l’a compris en proposant une multitude d’articles rich-medias. Tous sont, au minimum, enrichis de photographies contextualisantes. La moitié d’entre eux comportent également une vidéo, listant et expliquant les nouveaux éléments à la charge de Harvey Weinstein.

Globalement, une faible couverture de l’affaire à chaud

Pour Libération, l’observation la plus pertinente est la faible présence des contenus comportant le nom « Weinstein » sur l’étendue de toute la semaine, du 5 au 11 octobre. Le contenu web est quasiment seulement du contenu dans le fil d’actu, le direct. Ce sont donc des actus chaudes, que Libération n’a pas traitées en profondeur.

Nous constatons le même résultat sur le site du Monde. Sur la semaine du 5 au 12 octobre, nous comptabilisons 12 articles sur ce sujet. On remarque que l’affaire va prendre un autre tournant la semaine d’après (13-19 Octobre) puisque 18 articles vont être publiés. Encore une fois le numérique prime sur le papier. Chose étonnante également, la majorité des articles est placée dans la catégorie « Cinéma ». Certes le sujet s’y prête, mais est-ce là sa véritable place? Par la suite, nous remarquons que les articles seront dans une autre catégorie, notamment grâce à l’arrivée des hashtags #metoo ou #balancetonporc. Cette affaire a donc pris une autre dimension. Au-delà du cinéma, elle a touché la société.

Pris d’assaut par Le Monde pour traiter cette affaire, les réseaux sociaux ont joué un rôle important dans la révélation du scandale, notamment à travers les articles de presse. En effet, en version papier seulement un article a été publié dans Le Monde, il s’agit du même article publié le 8 Octobre: « La chute d’Harvey Weinstein ». Jusqu’au 12 Octobre? Plus rien.

Revenons à Libération. Avec le regard d’aujourd’hui, on connaît presque complètement l’ampleur de l’affaire. Notre regard est sûrement biaisé aujourd’hui. La réelle amplitude du scandale n’était connue que partiellement à l’époque, ce n’était que les débuts de l’affaire. Il faut en tenir compte dans le fait de considérer comme très faible le nombre d’articles papier publiés la semaine suivant la révélation du New York Times.

Les Unes suivantes de Libération pour le reste du mois d’octobre sont plus riches en termes de harcèlement sexuel. Sur quatre Unes, le terme #balancetonporc était présent, dont deux Unes consacrées exclusivement au thème du harcèlement sexuel, avec des images et des textes incitatifs, ce qui suggère un contenu riche et très éditorial sur le sujet. Le quotidien a laissé passer le scandale Weinstein à chaud et fait le « minimum » pour pouvoir se baser dessus afin de sortir la semaine suivante des papiers beaucoup plus conséquents sur le phénomène français #balancetonporc, bien éditorialisés.

 

Marielle Pacholski, Léo Schaller et Pierre Thillot.