Les journalistes au cinéma : La crise de foi


Qu’il soit reporter de guerre, spécialiste à l’international ou dans l’Hexagone, tous les journalistes ont un point commun : la foi dans leur métier. Mais il peut arriver que cette dernière dérape. Manque de self-control en plein direct, investissement personnel trop important ou alors possibilité de tout recommencer, le métier implique de gérer la personnalité des autres mais aussi – et surtout – la nôtre. Premier épisode de notre série « Les journalistes au cinéma ».

Au menu :

Profession Reporter (Michelangelo Antonioni, 1975)

Profession Reporter (Michelangelo Antonioni, 1975)

Le journaliste : Jack Nicholson incarne David Locke, un reporter de télévision américain qui travaille en Afrique. Il réalise régulièrement des interviews avec des dirigeants africains.

L’histoire : David Locke est lassé par son métier, fatigué de se plier à la langue de bois des politiques qu’il interviewe. Un jour, alors qu’il rentre dans son hôtel, il s’aperçoit que son voisin de chambre, qui lui ressemble beaucoup, est décédé. Il décide d’usurper son identité. Mais cet homme était un espion infiltré au sein d’un groupe terroriste.

La question déontologique (dans le cas de ce film je dirais plus, idéologique) : C’est lorsque l’on croit tout savoir que l’on n’apprend plus.

Notre avis : On ne voit pas vraiment le journaliste dans ce film, mais plutôt l’ex-journaliste. David semble avoir oublié une retenue dans son calcul pour changer de vie. Être espion réduit considérablement l’espérance de vie. Même si cela élève de manière assez rapide le solde de votre compte en banque, c’est tout de même dommage de changer de job, “changer de vie”, pour finalement risquer de perdre rapidement cette dernière.

L’homme est lassé par son métier de journaliste. Apparemment, c’est possible. Il pense avoir fait le tour de la question, mis un point à la ligne, rempli toutes les pages. À titre personnel, je pense qu’on ne finit jamais d’apprendre, surtout lorsque l’on est journaliste. Ce métier nous incite, nous force même parfois, à chercher la nouveauté. Dans le cas de David Locke, il ne cherche plus, il laisse venir à lui, ce qui est à mon sens profondément attristant. Aussi quand il cherche à prendre un nouveau départ, il ne réfléchit pas et prend une décision qui semble simple en théorie. D’accord, un peu plus complexe dans la pratique. Il se retrouve finalement dans une situation très délicate. Continuer d’être journaliste lui aurait également permis de ressentir cette adrénaline, si on y pense.

En guise de conclusion, je rédigerais un conseil. Le journalisme est le métier de tous les possibles. Si on n’y trouve plus sa place, ce n’est pas parce que le métier a changé, mais parce que l’on est plus prêt à la chercher.

Sarah Humbert

True Crime (Clint Eastwood, 1999)

True Crime (Clint Eastwood, 1999)

Le journaliste : Steve Everett (Clint Eastwood), journaliste à l’Oakland Tribune.

L’histoire : Suite au décès accidentel d’une collègue, Steve Everett , un vieux journaliste d’investigation, coureur de jupon et alcoolique, doit interviewer un condamné à mort qui sera exécuté dans 24h. À la lecture du dossier, il s’aperçoit d’une lacune dans les déclarations du témoin principal.

La question déontologique : Les priorités du travail journalistique ainsi que la relation entre le rédacteur en chef et ses journalistes.

Notre avis : Le journalisme d’investigation fournit souvent des scénarios efficaces aux réalisateurs hollywoodiens. Cependant, le traitement d’une fiction dans le cadre d’une investigation journalistique nécessite une finesse exceptionnelle dans toutes les étapes de production, mais surtout, et avant tout… une bonne histoire. True Crime propose une belle affiche menée par un réalisateur – et acteur principal – de renommée internationale, mais il échoue à offrir une histoire captivante.

Malgré son bon démarrage, la mise en place d’une atmosphère très intéressante et un jeu d’acteur à la hauteur, le film est trahi par la faiblesse du scénario. Là où l’on espérait la résolution d’un mystère, on doit se contenter d’un drame. Alors que l’on s’attendait à un twist final, un rebondissement qui bouleverse tout, le film met en avant les vies « sauvées » des deux personnages principaux. Ce choix aurait pu être justifié si le film avait été construit différemment, mais le fil conducteur du film menait vers une vérité qui attendait d’être dévoilée.

Ce que Eastwood fait ici pourrait être qualifié de « trahison dramatique ». Le film nous a “trahi” par le peu de suspense qu’il propose ainsi que par le manque de cohérence dans les détails du crime et les facteurs aidant à dévoiler la vérité.

Ahmed Jaouadi

Bruce Tout Puissant (Tom Shadyac, 2003)

Bruce Tout Puissant (Tom Shadyac, 2003)

Le journaliste : Bruce Nolan (incarné par Jim Carrey), reporter chez Eyewitness News, journal télévisé local de Buffalo City.

L’histoire : Bruce Nolan rêve de devenir le nouveau présentateur du JT. Mais Evan Baxter, l’un de ses collègues, se voit offrir le poste. C’est le début d’une haine irrationnelle de Bruce envers Dieu, qu’il tient pour responsable de ses malheurs… avant que ce dernier ne lui offre ses pouvoirs.

La question déontologique : Concurrence, audimat : “A vous les studios… Bande d’enfoirés”.

Notre avis : Bruce Tout-puissant est une fable éminemment humaine sur la responsabilité et l’égoïsme. Lors d’une crise de la quarantaine où le protagoniste pense que l’univers s’acharne sur lui, il s’en prend violemment à Dieu. Il finira par recevoir temporairement ses pouvoirs avant de se rendre compte qu’il doit combattre ses problèmes plutôt que de les fuir. L’hypocrisie et les rivalités qui éclatent au sein d’une rédaction sont un des terrains de l’expérience. Après que son rival ait obtenu le poste de présentateur vedette à sa place, il se vengera par exemple en l’embarrassant en plein direct.

Tous les côtés négatifs du métier sont ainsi dépeints. Ils atteindront d’ailleurs leur paroxysme lorsque Bruce délaisse sa vie privée au profit de la gloire et du succès. Il devient alors “Mr Exclusive”, un journaliste hautain et très peu éthique, qui crée ses propres exclusivités à l’aide de ses pouvoirs. Après une véritable remise en question où il frôlera la mort, il redeviendra le journaliste souriant, drôle et professionnel qu’il était au début du film. La conviction en plus. Et pour boucler la boucle, le film s’achève en compagnie des mêmes pâtissiers du début. La bienveillance en plus.

Romain Ethuin et Alexis Zema